De 1905 à février 1917

Il y a 80 ans, s’est déroulé l’événement le plus important de ce siècle: la Révolution russe. Au cours de l’année 1997, nous publierons plusieurs dossiers consacrés à cet événement politique dont les militants révolutionnaires peuvent tirer une foule d’enseignements majeurs.

Un pays retardataire

« Le trait essentiel et le plus constant de l’histoire de Russie, c’est la lenteur de l’évolution du pays, comportant comme conséquence une économie arriérée, une structure sociale primitive, un ni­veau de culture inférieur. »[1]

La population de la plaine incommensurable et rigoureuse ouverte aux vents de l’Est et aux mi­grations asiatiques, était vouée par la nature même à une stagnation prolongée. L’agriculture – base de tout le développement – progressait par les voies extensives. (…) Alors que les peuples de l’Eu­rope occidentale, bientôt bloqués dans leurs frontières naturelles, créaient les agglomérations in­dustrielles et culturelles des villes d’industrie, la population de l’Europe de l’Est s’enfonçait dans les steppes et les forêts dès qu’elle se sentait à l’étroit. A la fin du règne de Pierre le Grand, dans le premier quart du 18e siècle, la population urbaine représentait un peu plus de 328.000 personnes, soit 3% de la population totale du pays.

Trois courants dans la social-démocratie russe

A partir des années 1880, le caractère inéluctable du développement capitaliste de la Russie a alimenté les discussions entre populistes qui considèrent que c’est un phénomène « accidentel » et les marxistes.

« Nous sommes en présence d’un processus organique vivant, le processus du développement de l’économie marchande et de l’ascension du capitalisme » écrit Lénine en 1893[2]. Principalement au cours de la dernière décennie du 19e siècle, la Russie connaît un développement capitaliste accéléré sous l’impulsion d’investissements étrangers.

« Pendant les dix ans du boom industriel de 1893-1902, le montant total du capital par actions augmenta de deux milliards de roubles, alors que, de 1854 à 1892, il n’avait augmenté que de 900 millions. »[3] écrit Trotsky un an après la première Révolution russe de 1905. A l’époque, tous les marxistes russes pensent que la révolution va déboucher sur deux étapes distinctes: un premier stade de démocratie bourgeoise après la poursuite du développement capitaliste, et plus tard une ré­volution socialiste.

1917 a constitué un processus ininterrompu allant de la révolution bourgeoise à la révolution so­cialiste.

La version menchevique

La déclaration de fondation du POSDR[4] à Minsk, en 1898, affirmait: « En Europe, plus on s’enfonce vers l’Est, plus la bourgeoisie est faible et lâche sur le plan politique, et plus écrasantes sont les tâches culturelles et politiques qui retombent sur les épaules du prolétariat »[5].

Cette lâcheté politique de la bourgeoisie n’était que le miroir de la faiblesse sur le plan social: elle n’était qu’un appendice des investisseurs étrangers. La classe ouvrière russe assimila en quelques années les meilleurs traditions du prolétariat occidental.

La bourgeoisie russe était plus faible que ses prédécesseurs: la bourgeoisie anglaise au 17e siècle et la bourgeoisie française au 18e siècle. Le prolétariat russe était plus fort et mieux organisé que le prolétariat français lors des révolutions bourgeoises de 1830 et de 1848. Ceci, sur la base d’un développement tardif du capitalisme en Russie.

Néanmoins, une série de dirigeants de la social-démocratie russe – et en particulier ceux qui formèrent l’aile menchevique – en tirèrent la conclusion que la révolution à venir exigeait une alliance entre la bourgeoisie libérale et le prolétariat.

La théorie de Lénine

En janvier 1905, la défaite de l’armée tsariste face au Japon et la répression sanglante par les cosaques d’une manifestation ouvrière de 200.000 personnes enfantèrent d’un mouvement de grève et d’une révolte paysanne impétueux. La bourgeoisie libérale saisit l’occasion pour tenter de soumettre leurs réformes démocratiques au tsar Nicolas II.

En juillet 1905, Lénine écrit: « La masse de la bourgeoisie se rangera inévitablement aux côtés de la réaction, de l’autocratie, contre la révolution, contre le peuple dès que seront satisfaits ses intérêts mesquins et égoïstes, dès qu’elle «se sera détournée» du démocratisme conséquent (et elle s’en détourne dès aujourd’hui!). Reste le «peuple», c’est-à-dire le prolétariat et la paysannerie” [6]

Entre-temps, ayant plus peur des travailleurs que du tsar, les libéraux ne voulurent par pour­suivre la révolution jusqu’au renversement de la monarchie et se contentèrent d’un parlement crou­pion: la première Douma. Lénine préconisait la conduite de la révolution à travers une « dictature démocratique des ouvriers et des paysans »: une sorte de gouvernement révolutionnaire comparable à la dictature énergique des petits paysans, artisans en commerçants sous Robespierre, en France de 1792 à 1794, adaptée à la réalité russe des « ouvriers et des paysans ». En résumé, une révolution bourgeoise quant à son contenu, mais prolétarienne quant à sa forme.

Trotsky et la révolution permanente

La révolution de 1905 atteignit son apogée lors de la grève générale d’octobre avec la constitution de conseils ouvriers (« soviets ») à Petrograd et – du 9 au 31 décembre – de la révolte dirigée par les bolcheviks à Moscou.

Le soviet de Petrograd, à l’origine un comité chargé de coordonner la grève, élargit son champ d’autorité sous la pression des circonstances et devint un organe politique. Une grève générale signifie la paralysie de la vie publique. Les organes officiels de l’État n’ont plus d’emprise sur la société. Les travailleurs prennent alors en main l’organisation de celle-ci. Les comités de grève organisent le ravitaillement, l’enlèvement des ordures ménagères, le maintien de l’ordre. En bref: le soviet commence à exercer des prérogatives d’un nouvel appareil d’État mais sous le contrôle des travailleurs.

Trotsky, qui avait rompu avec les mencheviks en 1906 tout en restant en désaccord avec Lénine sur la notion de parti centralisé et discipliné, tira les enseignements de l’expérience des soviets[7].

Face à la notion relativement vague de la « dictature démocratique des ouvriers et des paysans » défendue par Lénine, Trotsky affirme: « Une fois que le prolétariat aura pris le pouvoir, il se battra pour ce pouvoir jusqu’au bout. (…) (Nous défendons) l’idée d’une révolution ininterrompue, une idée qui rattache la liquidation de l’absolutisme et de la féodalité à une révolution socialiste, au travers de confits sociaux croissants, de soulèvements dans de nouvelles couches des masses, d’attaques incessantes menées par le prolétariat contre les privilèges politiques et économiques des classes dirigeantes. »[8]

Les perspectives tracées par Trotsky furent superbement confirmées au cours de la révolution de 1917.

La contre-révolution, le renouveau révolutionnaire et la guerre

Les années de réaction (1906-1911) atteignirent leur apogée avec le coup d’État de Stolypine [9], le 3 juin 1907. Depuis la défaite des soviets et de la révolte de Moscou (décembre 1905) la terreur anti-ouvrière règne en Russie. Le nombre de participants aux grèves régresse de 1.843.000 en 1905 à 4.000 en 1910.

A partir de 1912, cependant, le mouvement de lutte reprend. « Un conseil de guerre avait prononcé 17 condamnations à mort et 106 peines de travaux forcés contre des marins pour avoir participé à une révolte. En une semaine, 250.000 ouvriers – dont 60.000 à Petrograd – participèrent à une journée de grève de protestation. »[10]

Le travail parlementaire des bolcheviks eut beaucoup d’importance à cette époque. La fraction bolchevique à la Douma dénonça les méfaits et l’incompétence de la bureaucratie tsariste devant l’opinion publique.

La remontée révolutionnaire fut brusquement interrompue par l’éclatement de la Première Guerre mondiale. Depuis 1912, les bolcheviks constituaient un parti distinct des mencheviks. Ils furent les seuls à rejeter l’effort de guerre de façon radicale[11]. Tous les autres partis sociaux-démocrates d’Europe accordèrent un soutien à leur propre bourgeoisie et à la guerre. L’ensemble de la fraction parlementaire bolchevique à la Douma fut immédiatement arrêtée et déportée en Sibérie. En France, Jean Jaurès, figure éminente du Parti socialiste, fut assassiné parce qu’il se prononçait publiquement contre la guerre.

De son exil politique où la défaite de 1905 l’avait plongé, Lénine campa son parti sur une ferme position de « défaitisme révolutionnaire »: la guerre impérialiste est menée dans l’intérêt de la bourgeoisie, les prolétaires s’entre-tuent, les prolétaires ont pour seul ennemi leur propre bourgeoisie. La guerre allait enfanter la révolution.

Le tsarisme s’écroule

La guerre fut une véritable boucherie pour l’armée russe: 2.500.000 morts, soit 40% des pertes de toutes les armées de l’Entente[12]. L’incurie des officiers tsaristes face à la machine de guerre impériale allemande fut payée avec le sang des paysans et des ouvriers.

« La spéculation en tout genre et le jeu en Bourse atteignirent leur paroxysme. D’immenses fortunes s’élevèrent sur une écume de sang. Le pain et le combustible manquèrent dans la capitale: cela n’empêcha pas le joaillier Fabergé -fournisseur breveté de la Cour impériale – d’annoncer superbement qu’il n’avait jamais fait de si bonnes affaires. »[13]

« Les éléments révolutionnaires, disséminés au début, s’étaient noyés dans l’armée sans laisser presque aucune trace. Mais à mesure que s’affirmait le mécontentement général, ils remontèrent à la surface. Quand on expédia au front, par mesure disciplinaire, les ouvriers qui s’étaient mis en grève, les rangs des agitateurs s’en trouvèrent renforcés. »[14]

Le 23 février 1917[15], journée internationale des femmes, une grève spontanée des ouvrières du textile de Petrograd mis le feu aux poudres. Deux jours plus tard, la grève générale balaya le régime. La Douma, dissoute par le tsar, passa outre et se réunit. Le 27 février fut constitué le soviet des dé­légués ouvriers et de soldats à Petrograd, deux jours avant celui de Moscou.

La bureaucratie tsariste ne parvint pas à réunir de troupes sûres pour écraser la révolution en marche.

 

 


(1) Histoire de la Révolution russe, Léon Trotsky, tome 1, p.15, Ed. Seuil, 1950.

(2) A propos de la question dite des marchés., Lénine, OEuvres, Tome 1, p.87, Ed. du Progrès, Moscou, 1966.

(3) 1905, suivi de Bilan et perspectives, Léon Trotsky, p.410, Ed. de Minuit, Paris, 1969.

(4) POSDR: Parti ouvrier social-démocrate de Russie. Il s’agit du parti ouvrier regroupant tous les courants se réclamant du marxisme. Il se scindera plus tard en un courant bolchevique (Lénine) et Menchevique (Martov).

(5) History of the Bolshevik Party – a popular outline, Grigorii Zinoviev, p.53, New Park Publications, London, 1973.

(6) Deux tactiques de la social-démocratie dans la révolution démocratique, Lénine, tome 9, p.95, Ed. du Progrès, Moscou, 1966.

(7) Léon Trotsky assura la présidence du soviet de Petrograd au cours des deux dernières semaines de la révolution de 1905.

(8) 1905, suivi de Bilan et perspectives, Léon Trotsky, p.434, Ed. de Minuit, Paris, 1969.

(9) Président du conseil des ministres.

(10) Bolsheviks in the Tsarist Douma, A.E. Badaïev, p.50, Bookmarks, 1987.

(11) Trotsky (qui n’est ni bolchevik ni menchevik à l’époque), ainsi que Karl Liebknecht et Rosa Luxemburg, membres de la social-démocratie allemande, se rangèrent du côté de Lénine.

(12) Histoire de la Révolution russe, Léon Trotsky, tome 1, p.31, Ed. du Seuil, Paris, 1950.

(13) Ibidem, tome 1, p.35.

(14) Ibidem, tome 1, p.33.

(15) Date de l’ancien calendrier russe..