Bolcheviques & Mencheviques

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Badge de commémoration du 2e Congrès du POSDR

Le 30 juillet 1903 commençait à Bruxelles le 2e Congrès du Parti Ouvrier Social-Démocrate de Russie (POSDR). C’est au cours de ce dernier qu’est survenue la division historique entre Bolcheviks (ou Bolcheviques, majoritaires) et Mencheviks (ou Mencheviques, minoritaires). Les commentateurs capitalistes et les staliniens défendent à tort que les Bolcheviks et Lénine constituent le point de départ de ce qui deviendra le régime sanglant de Staline. Mais qu’est-il réellement arrivé à ce Congrès? Comment ces événements ont-ils préparés les Bolcheviks jusqu’à la révolution de 1917?

Par Per-Åke Westerlund, Rättvisepartiet Socialisterna (section suédoise du Comité pour une Internationale Ouvrière), texte initialement publié en 2008.

Le fait que Lénine ait été un social-démocrate est quelque chose que ni les sociaux-démocrates ni les staliniens n’ont envie de rappeler. Mais le mouvement ouvrier organisé était regroupé dans sa totalité à l’intérieur de la Deuxième Internationale sous l’étiquette de la « social-démocratie » jusqu’à la Première guerre mondiale, où il s’est divisé. Sur le plan international, Lénine et les Bolcheviks étaient presque les seuls parmi les dirigeants sociaux-démocrates à s’opposer à la guerre. En 1919, en conséquence directe de la réussite de la révolution socialiste en Russie, l’Internationale Communiste (la Komintern) a été crée, la plupart de ses militants étant issus de la gauche des partis sociaux-démocrates.

Le Congrès du POSDR de 1903 avait précisément pour objectif de réellement créer un parti ouvrier en Russie. Au cours de toute la période qui a suivi son Congrès de fondation de 1898, à Minsk, le parti n’existait dans les faits sous la forme de vague fédération de groupes et de cercles d’études souvent isolés, harcelés par la police secrète et sans grande cohésion ni continuité.

L’Iskra

Afin de garder le parti uni et de le développer, le journal « Iskra » (l’étincelle) a été lancé à partir de l’exil en 1903, lorsque Lénine a pu revenir de Sibérie. Les dirigeants sociaux-démocrates les plus avancés y ont collaboré, notamment Plekhanov, Martov et Trotsky. le journal était ensuite distribué à des groupes d’ouvriers en Russie. L’idée était de construire l’organisation du parti autour du journal. Ce dernier avait pour tâche l’éducation politique tant de ses auteurs que de ses lecteurs tout en donnant des nouvelles de la lutte des travailleurs.

L’Iskra a édité plusieurs articles cruciaux consacrés aux nouvelles étapes auxquelles le développement du POSDR faisait face. C’est dans ce cadre que Lénine avait écrit, après discussions et approbation par le bureau de rédaction, des articles tels que « Les tâches pressantes de notre mouvement » (éditorial du n°1), « Où commencer? » et « Lettre à un camarade », qui ont été distribués et discutés. A cette époque, la polémique contre les idées « économistes » était une discussion importante. Les économistes avaient reçu ce nom à cause de l’accent qu’ils mettaient sur les luttes économiques des travailleurs au détriment de leur lutte politique. Pour eux, un kopek d’augmentation salariale était plus important que la lutte politique contre le régime tsariste.

L’économisme était apparu quand les cercles du parti, qui avant discutaient principalement de propagande en faveur du socialisme, ont commencé à se tourner vers l’extérieur et vers de plus larges couches d’ouvriers. Certains ont été emportés par le nombre croissant de grèves et n’ont pas osé mettre en avant le programme du socialisme. Au contraire, ils ont créé une tendance politique affirmant que les ouvriers eux-mêmes comprendraient le besoin de politique et que « la lutte est tout ». Lénine a défendu que les sociaux-démocrates ont à la fois à « soutenir chaque protestation et chaque révolte » tout en discutant de la manière dont les grèves étaient liées à la lutte pour le renversement de l’autocratie tsariste et au combat pour le socialisme. Sortir des activités clandestines pour ouvrir le travail du parti a finalement permis de voir quels étaient les membres capables de faire autre chose que simplement parler et qui étaient préparés à s’adapter.

Les discussions autour de l’Iskra ont miné une grande partie du soutien des « économistes ». L’objectif du Congrès de 1903 était, comme Lénine l’a écrit, que « le programme de l’Iskra devienne le programme du parti, les plans d’organisation de l’Iskra doivent être fondés dans les statuts d’organisation du parti ». Il s’agissait de sortir d’une mentalité de cercle vers la construction d’un parti aux principes politiques communs. L’Iskra était la tendance la plus forte du POSDR et, au Congrès, elle était vue comme un courant homogène.

Avant que ne débute le Congrès, une certaine résistance aux idées de l’Iskra existait au sein du POSDR de la part d’autres tendances telles que le Bund et le Rabotchie Delo, qui voulaient toutes les deux garder leur autonomie. Le Bund était une organisation social-démocrate juive à la droite du parti et le Rabotchie Delo défendait les « économistes ». Ce qui est finalement arrivé au Congrès, à la surprise des participants, c’est qu’une partie des défenseurs de l’Iskra ont fini par faire alliance avec les adversaires les plus déterminés de l’Iskra.

Les statuts

Contrairement à ce qui est affirmé tant par les staliniens que par les conservateurs, la scission ne s’est pas faite sur base du programme politique à défendre. Le programme du parti avait été voté unanimement, avec juste une abstention. Ce n’est qu’à la 22ème session que la division est apparue, à l’occasion des discussions portant sur les statuts du parti et sur l’élection du bureau de rédaction. Des projets de statuts avaient été formulés par Lénine et distribués avant le Congrès. Mais à celui-ci, Martov, lui aussi de l’Iskra, a fait une contre-proposition concernant le premier paragraphe. En surface, la différence n’était pas si grande.

La proposition de Lénine était: « est membre du parti celui qui accepte son programme, qui soutient financièrement le parti et qui participe personnellement à l’une de ses organisations. »

La proposition de Martov était: « un membre du POSDR est quelqu’un qui accepte son programme, travaille activement pour accomplir ses objectifs sous le contrôle et la direction des organes du parti. »

La différence portait entre le fait de travailler « dans une des organisations du parti » ou « sous le contrôle et la direction » des organisations du parti.

Lénine a résumé sa position : « Les conditions pour devenir membre sont a) un certain niveau de participation dans l’organisation et b) la ratification par le comité du parti. »

Martov, d’autre part, a expliqué que pour lui « chaque gréviste » devait pouvoir s’estimer être membre du parti. Contrairement à la mythologie qui a fait du Congrès de 1903, sous la direction de Lénine, le début d’une sorte de « parti élitiste », c’est la proposition de Martov qui a remporté le vote – à 28 voix contre 23. Martov était soutenu par sept des huit délégués anti-Iskra (ironiquement, la décision a été renversée en faveur de Lénine au Congrès d’unité des Bolcheviks et Mencheviks en 1906).

Le bureau de rédaction de l’Iskra

Au Congrès de 1903, l’Iskra était censée devenir l’organe central du parti. Comme pour les statuts, il y avait depuis longtemps eu une proposition selon laquelle le bureau de rédaction devait se composer de trois personnes. Avec l’avantage d’une expérience faite de trois années de fonctionnement avec d’autres, Lénine a proposé que lui, Plekhanov et Martov composent le bureau. C’étaient les trois qui, dans les faits, effectuaient déjà les tâches principales et écrivaient les principaux articles. Cela signifiait que trois membres du vieux bureau de rédaction devaient le quitter – les vétérans Pavel Axelrod, Véra Zassoulitch et Alexandre Potressov.

Cette proposition a cependant rencontré de la résistance. L’opposition politique aux idées de l’Iskra a été mêlée à des considérations personnelles éprouvées envers ces trois là par certains de l’Iskra. Comment les trois membres qui devaient quitter le bureau allaient-ils prendre la décision? Le Congrès avait-il vraiment le droit de changer le bureau de rédaction?

Le vieil esprit de cercle était revenu et s’opposait aux efforts pour construire un véritable parti reposant sur des décisions prises à la majorité. Sept délégués anti-Iskra ont alors quitté le Congrès avant que le vote ne soit tenu, ce qui a donné à Lénine l’avantage avec 19 voix contre 17. C’est ce vote qui a donné le nom de Bolcheviks (majoritaires) et de Mencheviks (minoritaires).

Avant la tenue du Congrès, les membres de la nouvelle minorité de l’Iskra, les Mencheviks, étaient d’accord avec les propositions et avec l’autorité des décisions du Congrès. Mais ce n’était plus le cas une fois le Congrès terminé. Martov a refusé de rejoindre le bureau de rédaction, qui n’a donc plus été constitué que de Lénine et Plekhanov.

Une question de vie ou de mort ?

Après le Congrès (déplacé à Londres en cours de route pour des raisons de sécurité), Lénine avait déclaré que ces discussions n’étaient pas une question de vie ou de mort. Elles ne se basaient pas sur des principes politiques mais sur des méthodes dans la construction du parti. Trotsky était parmi les délégués qui avaient plaidé contre Lénine au congrès. Vingt ans plus tard, les staliniens l’ont qualifié de « Menchevik ». Mais, en 1903 déjà et durant la révolution de 1905, Trotsky était politiquement proche des Bolcheviks. Quand il a rejoint le parti Bolchevik en juillet 1917 et qu’il a, ainsi que Lénine, dirigé la Révolution d’Octobre, il a admis qu’il avait sous-estimé l’importance des déclarations de Lénine sur la construction du parti.

Au printemps 1904, Lénine a récapitulé les discussions de Congrès dans son livre « Un pas en avant, deux pas en arrière ». La division a eu lieu entre une position qui définissait le Congrès comme l’organe décisionnel le plus élevé du parti et une autre position qui était pragmatique et opportuniste. Martov et ses défenseurs avaient dit que « chaque gréviste » pourrait être membre mais, dans la pratique, une définition plus lâche de l’adhésion aurait été appliquée principalement vers leurs amis académiciens, c.-à-d. chaque professeur et chaque étudiant ! Ceux-ci auraient alors pu se compter parmi les membres du parti sans participer à la vie intérieure du parti – sans responsabilité ni fonctions.

Les Mencheviks ont plaidé pour un « large parti ouvrier » contre ce qu’ils ont qualifié de petit groupe de « conspirateurs » de Lénine. Mais compter plus de personnes en tant que membres et faire augmenter de ce fait le nombre d’adhésions ne rend pas un parti plus fort pour autant. Ce qui était nécessaire pour lutter contre le tsarisme et le capitalisme, c’était un parti ouvrier avec une prise de décision collective et une organisation collective.

L’Iskra a mis en avant deux méthodes fondamentales pour la construction du parti – le centralisme et le rôle particulier du journal pour lier ensemble le parti dans son travail, la plupart du temps clandestin. L’idée de centralisme, déjà présente, a été déformée et tordue pour signifier au cours des décennies suivantes un fonctionnement exclusivement de haut en bas et autoritaire. Rosa Luxembourg, qui avait vécu l’expérience du Parti Social Démocrate allemand (SPD) en guise de fonctionnement « de haut en bas », virant de plus en plus à droite et offrant des positions confortables à ses dirigeants, a critiqué Lénine pour ses déclarations sur le centralisme et sur le fait d’avoir des révolutionnaires professionnels.

Lénine, cependant, a répondu qu’il n’a défendu « aucune organisation particulière contre une autre », mais bien l’idée même d’une organisation. Si les décisions et les politiques d’un parti ne sont pas centralisées, ce n’est pas un parti, mais plusieurs. Pour Lénine cependant, différentes vues pouvaient être débattues et l’opposition permise au sein d’un parti centralisé.

Sur la question des révolutionnaires professionnels, Lénine a plus tard admis qu’il avait suraccentué ce point, avant qu’il ne soit devenu normal que les membres dirigeants du parti travaillent pour le parti. Et, contrairement au SPD, les permanents Bolchevik n’avaient aucun privilège.

Le centralisme démocratique

Lénine a préconisé que le parti se base sur le « centralisme démocratique ». Les Mencheviks et le SPD ont également employé cette expression. Le SPD était, sans contestation possible, le plus grand parti de la Deuxième Internationale et était généralement considéré comme un parti marxiste et révolutionnaire. Rosa Luxembourg était parmi les quelques dirigeants qui avaient vu le processus de dégénération qui se déroulait alors sous la surface.

Pour les Bolcheviks, le centralisme démocratique signifiait la liberté la plus complète au cours des nombreuses et profondes discussions, mais l’unité dans l’application des décisions une fois qu’elles étaient prises. Cela a été totalement renversé par le centralisme bureaucratique et autoritaire du stalinisme. Staline a pris le pouvoir dans les années ‘20 et ‘30 par ce qui était, en pratique, une guerre civile unilatérale. Les purges et les exécutions massives ont été dirigées contre les dirigeants et les membres du parti Bolchevik. Une bureaucratie privilégiée a pris le pouvoir en Union Soviétique. Sous le stalinisme, des positions différentes étaient proscrites, dans le parti russe mais aussi globalement dans les partis « communistes ».

Deux pas en arrière

Si le Congrès de 1903 a constitué un pas en avant, alors les mois suivants ont représenté deux pas en arrière. Au cours de la lutte qui s’était déroulée au Congrès, Martov et les Mencheviks s’étaient alliés à la droite du parti, qui, du coup, s’est sentie revigorée. Cela a amplifié les contradictions après le Congrès, qui se sont développées plus loin en problèmes politiques. La position de Lénine était que les discussions du Congrès ne justifiaient pas une scission du parti. Lui et Plekhanov ont donc fait une proposition de paix permettant aux quatre autres de revenir au bureau de rédaction de l’Iskra. Mais ces derniers ont refusé. Plekhanov, qui avait tout d’abord émis des critiques acerbes contre l’opportunisme organisationnel de Martov, a alors capitulé. Il a défendu l’unité à n’importe quel prix et a commencé à voir les critiques de Lénine sur les Mencheviks comme le problème le plus grave. Le changement de position de Plekhanov a incité Lénine à quitter le bureau de rédaction, et les quatre autres y sont retournés.

La « Nouvelle Iskra », après le départ de Lénine, a adopté une nouvelle ligne politique. Par exemple, les discussions du Congrès et les décisions qui y avaient été prises ont été ridiculisées par Plekhanov dans un article intitulé « Qu’est ce qui ne doit pas être fait? » Le journal a mis en avant que la « politique » était plus importante que les thèmes d’organisation. C’est un axiome avec lequel tous les marxistes peuvent être d’accord, mais cela signifiait pour la nouvelle Iskra d’éviter toutes les questions sur la construction du parti. Leur position était que les Bolcheviks rendaient toutes les « initiatives individuelles » impossibles. Si cela voulait dire que les « dirigeants » de différentes sortes pouvaient agir selon leur seul bon vouloir, cela était exact.

Lénine a répondu en exigeant « plus de lumière » sur les dirigeants du parti ; comptabilité ouverte de leurs activités et actions, possibilité de protester par des résolutions et, « dans le pire des cas, de renverser les personnes totalement incapables au pouvoir », étaient autant de méthodes pour confirmer la démocratie au sein du parti. Ceci aurait distingué le parti des cercles, où les menaces étaient la manière habituelle de discussion. C’était également la méthode de Martov qui, après le Congrès, a refusé de participer au bureau de rédaction en dépit de son élection.

Ces années-là, les discussions dans le POSDR étaient marquées par un ton très acerbe. Lénine lui-même a écrit en 1907 les deux brochures « Que faire » et « Un pas en avant, deux pas en arrière » en expliquant qu’elles représentaient pour le lecteur une polémique parfois amère et destructive dans les cercles à l’étranger. « Assurément, cette lutte a eu beaucoup de côtés antipathiques. Seul un élargissement du parti par le recrutement d’éléments prolétaires peut, en combinaison avec des activités de masse ouvertes, en finir avec les survivances de l’esprit de cercle. »

Durant les années suivantes, les Bolcheviks sont définitivement devenus la part ouvrière du POSDR. Lors de la première révolution russe de 1905, les Mencheviks ont été totalement pris dans l’idée selon laquelle la classe capitaliste devrait être impliquée, parce que la prochaine étape du développement de la Russie était selon eux une société démocratique-bourgeoise. Les Bolcheviks, quant à eux, soulignaient l’indépendance de la classe ouvrière – c’est-à-dire la méfiance envers la classe capitaliste et le refus de s’y subordonner – même si les Bolcheviks ont également souligné les tâches démocratiques-bourgeoises de la révolution: le renversement du Tsar, la résolution de la question agraire, la libération nationale. La révolution de 1905 a été perdue et plusieurs années de la réaction ont ensuite suivi.

Il a fallu attendre la montée des luttes suivantes, qui a commencé en 1912, pour que les Bolcheviks et les Mencheviks deviennent finalement deux partis distincts. Cette scission a été confirmée bien plus fortement au début de la Première guerre mondiale. Plekhanov a soutenu la Russie impérialiste dans la guerre.

Au cours de l’année 1917, l’année de la révolution, les Bolcheviks ont reçu l’appui de la majorité des ouvriers et des soldats. Le groupement politique, qui avait légèrement commencé son existence en 1903, avait alors gagné de la stature au cours des luttes suivantes et s’est montré capable de réaliser la prise de pouvoir par la classe ouvrière – un événement historique important qui a secoué les bases du monde entier.