100 ans après la révolution russe, la lutte pour une autre société est plus pertinente que jamais

Vladimir Ilyich Lenin (1870 - 1924), Russian revolutionary, making a speech in Moscow.  Original Publication: People Disc - HG0194   (Photo by Keystone/Getty Images)

Il y a tout juste un siècle, un gouvernement ouvrier et paysan est arrivé au pouvoir sous la direction des bolcheviques et a mis fin à la domination capitaliste en Russie. Jusqu’à aujourd’hui, cela reste l’effort le plus conscient de construire une alternative socialiste.

Dossier de Mathias (Anvers), dossier paru dans l’édition de décembre-janvier de Lutte Socialiste

Ce centenaire prendra place dans un contexte particulier, celui d’un système de société confronté à une crise mortelle partout à travers le monde. Le capitalisme est ébranlé jusqu’à ses fondations sur le plan politique, social et économique. Il se révèle également impuissant de faire face aux crises écologiques. Après une centaine d’années, nous sommes forcés de conclure que le capitalisme ne parvient toujours pas à répondre aux problèmes qu’il engendre. Ce système se fissure de toutes parts.

Si les élections présidentielles aux États-Unis ont bien illustré une chose, c’est l’aversion profonde et croissante que suscite l’establishment auprès de larges couches de la population désormais à la recherche d’une alternative. A l’époque des primaires démocrates, Bernie Sanders a réalisé ce qui a très longtemps été considéré comme impossible aux USA. Il a défendu un programme de gauche, il s’est ouvertement réclamé du socialisme, il a construit une vaste campagne qui a même fait trembler le Parti démocrate. La victoire de Donald Trump doit nous servir d’avertissement. La droite aussi est capable de saisir l’espace ouvert par la radicalisation des masses et leur rejet de l’establishment.

De telles circonstances renforcent grandement l’inspiration que peut susciter l’exemple de la révolution russe. Tout sera utilisé pour dépeindre cette expérience révolutionnaire de la manière la plus sombre qui soit. Il suffit de voir comment l’on fait aujourd’hui reporter la faute du chaos contre-révolutionnaire en Lybie et en Syrie sur les processus révolutionnaires au Moyen-Orient et en Afrique du Nord. N’en doutons pas, la révolution russe sera automatiquement associée aux violences de la guerre civile et aux crimes du stalinisme. Rien ne sera épargné pour tenter d’assurer que la plus grandiose expérience de l’histoire du mouvement ouvrier soit perdue. Notre approche sera à contre-courant. Nous défendrons les leçons à tirer de cette monumentale expérience à l’aide de divers articles, livres et brochures.

Le capitalisme se heurte à ses limites

Au cours des décennies ayant précédé la révolution russe, le capitalisme avait subi de profonds changements. D’énormes entreprises étaient apparues dans les secteurs clés de l’économie de tous les pays industriels développés : les ancêtres des multinationales actuelles. Soutenues par un secteur financier de plus en plus conséquent de même que par leurs propres gouvernements nationaux, ces entreprises monopolistiques se livraient une concurrence mondiale féroce. Le contrôle des marchés et des matières premières était un enjeu vital.

Cette compétition est toujours d’actualité, et elle entraine le développement de tensions entre pays aujourd’hui encore. De nos jours, les Etats-Unis tentent d’entraver l’émergence de la Chine en élaborant divers blocs commerciaux. Les choses n’étaient pas fondamentalement différentes il a 100 ans, bien que beaucoup plus brutales, avec la division du monde en colonies. Au début du 20e siècle, ce partage du globe ne correspondait plus au rapport de forces qui existait entre grandes puissances. La situation devint explosive. Au tournant du siècle, il est devenu de plus en plus net qu’une guerre mondiale était inévitable en restant dans le cadre du capitaliste.

Les pays les moins développés ont été fortement impactés par tous ces changements. Les puissances industrielles déversaient des quantités massives de capitaux sous la forme d’investissements étrangers là où les réglementations, les impôts et les salaires étaient moindres. Même si la Russie tsariste était une grande puissance de l’époque, elle appartenait également à la vaste catégorie des pays économiquement sous-développés.

Des usines monumentales jaillissaient du sol de diverses villes russes. Pour les travailleurs, les conditions de vie et de travail étaient effroyables. Ces centres urbains n’étaient toutefois que de petits îlots industriels dans une société encore très largement rurale. Plus de 80% de la population vivait dans les campagnes. Là aussi sévissait une misère profonde. Une bonne proportion des paysans travaillaient pour de grands propriétaires qui détenaient plus de 25% des terres. A la veille de la Première Guerre mondiale, les inégalités étaient incroyables et la situation explosive.

Le développement du pays nécessitait un profond bouleversement. Mais l’Etat russe lui-même était un anachronisme. Toute tentative de moderniser le pays, ce que le tsarisme avait tenté de faire, rencontrait la farouche opposition de l’aristocratie terrienne, la classe sociale qui soutenait le régime. La colère ouvrière et paysanne était réprimée dans le sang. C’est alors que survint l’explosion révolutionnaire de 1905, suite à la défaite de la Russie dans la guerre russo-japonaise (1904-1905). Même si la répression parvint à mettre fin au soulèvement, les jours du tsarisme étaient désormais comptés.

Ce qu’il fallait à la Russie, c’était essentiellement ce qui avait été opéré par la classe capitaliste à des degrés divers dans les pays économiquement développés au 19ème siècle, là où une révolution bourgeoise avait pris le pouvoir des mains de l’aristocratie terrienne pour instaurer une démocratie libérale capable d’assurer le développement du pays.

La classe capitaliste russe n’était pas passée par cette étape. Leurs entreprises étaient incapables de rivaliser avec les monopoles étrangers. Le poids des capitalistes russes était extrêmement faible dans la société. La classe ouvrière était beaucoup plus forte, paradoxalement, du fait de la présence de ces grandes entreprises étrangères. Elle créa bientôt ses propres partis et syndicats. Elle joua un rôle central dans la révolution de 1905, contrairement aux capitalistes qui choisirent le camp du tsar par crainte d’une révolution populaire. Il était clair que la classe ouvrière n’allait pas se contenter de la fin du féodalisme pour remettre le pouvoir aux capitalistes mais qu’elle imposerait ses propres exigences. La Russie se dirigeait vers une rupture avec le capitalisme avant même que ce système n’ait atteint la maturité dans ce pays.

La révolution de février

Le début de l’année 1914 fut marqué par un puissant mouvement de grève. Le déclenchement de la Première Guerre mondiale a coupé cette vague de protestations croissantes par un élan de nationalisme et d’unité contre un ennemi commun. Cela s’est toutefois révélé très temporaire à mesure que les cadavres et les blessés revenaient du front, que les conditions de travail et de salaire étaient réduites pour l’effort de guerre et que la faim tenaillait le ventre d’une portion croissante de la population. L’économie s’effondrait et le soutien au tsarisme ne se portait pas mieux.

Le 8 mars 1917 (le 27 février selon le calendrier julien encore en usage à l’époque en Russie), Journée internationale des femmes, des ouvrières textiles descendent dans les rues de la capitale, Petrograd, pour protester contre la pénurie alimentaire et la hausse des prix. Parallèlement éclate une grève dans la plus grande usine de la ville. Deux jours plus tard, toutes les grandes entreprises sont à l’arrêt. Les manifestations de masse se succèdent dans les rues. Mais, quand l’ordre est donner à l’armée d’ouvrir le feu sur la foule, les soldats refusent de tirer. Les masses révolutionnaires tiennent la capitale dans leurs mains. Le tsar est arrêté quelques jours plus tard. Le tsarisme a vécu.

Les travailleurs jusque-là opprimés ressentent quelle était force : ils sont parvenus à renverser le gouvernement et le tsar ! Dans les usines et les quartiers ressurgissent les soviets (conseils) de la révolution de 1905. C’est dans ces organes que les tâches de la révolution sont discutées, organisées et mises en œuvre. Le pouvoir gisait aux mains de ces soviets immédiatement après la révolution de février. Mais les mencheviques, un parti réformiste de gauche né de la social-démocratie, et les Socialistes-Révolutionnaires (SR), un parti principalement basé sur les petits paysans, disposaient de la majorité dans ces conseils. Leur coalition soutient la formation d’un gouvernement provisoire instable autour du parti libéral (les Cadets). Commence alors une période de double pouvoir entre les soviets d’une part et le gouvernement provisoire de l’autre.

Dans les villes, les travailleurs exigent la paix et la fin des pénuries. Les petits agriculteurs veulent la paix et la redistribution des terres. Pour satisfaire ces revendications de base, il s’impose de rompre avec le capitalisme.

Ce n’était pas la dernière fois qu’un gouvernement allait être confronté à ce choix. Tout récemment encore, en 2015, SYRIZA est arrivé au pouvoir en Grèce sur base d’un programme opposé à l’austérité de la Troïka (Union européenne, Fond monétaire international et Banque centrale européenne). Respecter ce programme et éviter la catastrophe économique et sociale signifiait de quitter la zone euro et d’adopter des mesures de type socialiste telles que la nationalisation des secteurs clés de l’économie sous le contrôle démocratique des travailleurs, le monopole d’Etat sur les flux de capitaux et le commerce extérieur,…

Mais la direction de SYRIZA a refusé d’aller dans cette direction et a voulu négocier avec la Troïka. Elle a très vite dû se rendre à l’évidence: rester dans la camisole de force du capitalisme signifie de suivre sa logique. Elle s’est vue forcée d’appliquer elle-même un plan d’austérité. Le gouvernement provisoire russe de février 1917 a également refusé de procéder à une rupture de système. La guerre s’est poursuivie, les terres n’ont pas été remises aux paysans et les pénuries causées par l’économie de guerre ont continué leurs ravages. Le gouvernement provisoire était condamné d’avance. Toute la question était de savoir par quoi exactement le remplacer. Deux options étaient sur table : un gouvernement des travailleurs ou un coup d’Etat réactionnaire.

De février à octobre

Les bolcheviks constituaient le courant révolutionnaire de la social-démocratie russe. Depuis 1912, ils disposaient officiellement de leur propre parti mais leur courant disposait de sa propre organisation, de ses propres structures et de son propre programme depuis 1903. La présence d’un parti révolutionnaire de ce type disposant d’une longue tradition allait se révéler déterminante pour la suite des événements.

Juste après la révolution de février, les bolcheviques ne constituaient qu’une petite minorité au sein des soviets. Ils ne représentaient pas plus de 3% des voix. A leur direction, la confusion a initialement régné et certains ont voulu rejoindre les mencheviques dans le soutien au gouvernement provisoire. Le retour d’exil de Lénine en avril 1917 est déterminant. Lénine se prononce immédiatement contre le gouvernement provisoire et pour la prise du pouvoir par les soviets, c’est-à-dire les masses sous la direction de la classe ouvrière. Lénine parvient à convaincre la direction de son parti et, à partir de ce moment-là, les bolcheviques commencent une intense campagne auprès des ouvriers, des soldats et des paysans pour populariser cette idée. Leur objectif était de gagner à ce programme la majorité de la population.

En mai, les mencheviques rejoignent le gouvernement provisoire. C’est le début d’un jeu de chaise musicale au gouvernement provisoire. Mais même si des postes ministériels sont dorénavant détenus par des gens qui se réclamaient du socialisme, rien ne change pour la population. De nouvelles offensives sont lancées sur le front. La grande boucherie impérialiste se poursuit. Les villes sont encore plus étranglées par les pénuries et la paysannerie est à bout dans les campagnes, au point de déjà commencer à saisir les possessions des propriétaires terriens.

Les fameux slogans bolcheviques – ‘‘terre, pain, paix’’, ‘‘non aux 10 ministres capitalistes’’, ‘‘tout le pouvoir aux soviets’’ – deviennent de plus en plus populaires. Dans la capitale, à partir de juin, les bolcheviques ont derrière eux la majorité des travailleurs. La situation est toutefois différente dans le reste du pays. Les mencheviques et les SR peuvent encore y compter sur une majorité. Plus pour longtemps.

La direction bolchevique est donc convaincue que le moment n’est pas encore venu de poursuivre la révolution jusqu’à la prise de pouvoir par les soviets. Mais à la base du parti et parmi la population de Petrograd, la situation est explosive. Les gens en ont marre. En juillet, un appel à la grève générale et à une manifestation de masse part de la base.

La manifestation est massive et les rues de la capitale sont envahies de manifestants. Partout dominent les slogans bolcheviques. Même si la direction bolchevique est opposée aux Journées de Juillet (telles que l’Histoire les retiendra), les estimant prématurées, elle décide d’assurer que les choses aillent dans la bonne direction. Pour le gouvernement provisoire, le choc est considérable. De nouvelles unités de l’armée sont envoyées réprimer les mobilisations dans le sang. Lénine entre dans la clandestinité et plusieurs dirigeants bolcheviques atterrissent en prison. C’est à ce moment que Trotsky, qui coopérait étroitement avec les bolcheviques depuis avril, devient officiellement membre du parti.

La répression menée sous les ordres du gouvernement provisoire renforce la contre-révolution. A la direction de l’armée, l’idée dominante est que pour mettre fin au chaos, il faut dissoudre les soviets et pourchasser les bolcheviques. En août, le général Kornilov, fraichement devenu chef suprême des forces armées du gouvernement provisoire, tente un coup d’Etat. Le gouvernement provisoire, en pleine panique, se voit contraint de solliciter l’aide des bolcheviques pour repousser la menace.

Kornilov essuie un cuisant échec avant même d’atteindre la capitale. La grève des cheminots du personnel des télégraphes dirigée par les bolcheviques est cruciale. Le gouvernement provisoire est complètement discrédité. L’autorité des bolcheviques est par contre considérablement renforcée.

Sous la direction de Trotsky, les bolchevique commencent alors à préparer la prise de pouvoir par les soviets. Le soulèvement se déroule dans la nuit du 6 au 7 novembre (les 24 et 25 octobre, selon le calendrier julien). Le gouvernement provisoire s’effondre tel un château de cartes. Le 25 octobre, le pouvoir est officiellement remis au soviet de Pétrograd. Une coalition de bolcheviques et d’une scission des SR, les socialistes-révolutionnaires de gauche, constitue le nouveau gouvernement. La Révolution d’Octobre est un fait.

Le nouveau gouvernement soviétique n’hésite pas à rompre avec le capitalisme. Les terres agricoles sont nationalisées et redistribuées aux petits agriculteurs. Dans les villes, le contrôle de l’industrie est placé aux mains des travailleurs dans le but de développer une économie démocratiquement planifiée. Malgré toute l’opposition des alliés, un armistice est annoncé.

Les leçons de la révolution

Les bolcheviques n’entretenaient aucune illusion dans la possibilité de construire le socialisme dans la Russie arriérée de 1917. Pour eux, la Révolution russe n’était que l’élément déclencheur d’une révolution mondiale qui devait mettre fin au capitalisme partout à travers le monde.

Cette possibilité d’une révolution mondiale était tout sauf une fiction. Une vague révolutionnaire a déferlé sur l’Europe, c’est d’ailleurs la révolution allemande qui mit un terme à la Première Guerre mondiale en 1918. Mais, faute de direction révolutionnaire similaire au parti bolchevique, la révolution n’a pas été en mesure de briser l’emprise des capitalistes sur la société. La Russie soviétique est donc restée isolée.

Cet isolement aura un impact majeur sur le cours ultérieur des événements. Le niveau de sous-développement du pays et les destructions causées par la guerre et ensuite par la guerre civile donneront lieu à d’énormes difficultés ainsi qu’à un désir croissant de stabilité au sein de la population. Ce terrain se révélera fertile pour l’émergence d’une bureaucratie impitoyable.

Cette bureaucratie, dirigée par Staline, a mené une opération de contre-révolution qui a balay nombre de conquêtes arrachées par la Révolution russe. Ce qui restait de la démocratie ouvrière a été aboli, les marxistes ont été persécutés et l’économie planifiée a été dirigée de manière autoritaire et bureaucratique.

En dépit de cela, la Révolution russe reste une expérience importante. Elle a démontré qu’une alternative au capitalisme est possible. Mais cela souligne aussi la nécessité d’une organisation révolutionnaire capable d’assurer la direction de la lutte pour l’orienter vers la victoire. 100 ans plus tard, le besoin vital d’un tel parti ne s’est pas démenti. Le PSL tente, sur base de l’expérience et des leçons du passé, de construire une telle organisation.