En défense de la révolution russe: réponse au dossier de « L’OBS »

À l’occasion du centenaire de la révolution russe, le journal français LOBS fut parmi les premiers à dégainer historiens et politologues pour s’engager dans la lutte idéologique contre le premier État ouvrier de l’Histoire. Son dossier « 1917 – l’année où tout a basculé » (1) se veut clair dès l’introduction: « En prenant le pouvoir lors de la révolution d’octobre, Lénine et les bolcheviks ont réussi à étouffer les espoirs démocratiques nés de la révolution de février. » La thèse n’est pas nouvelle : février serait la « vraie » révolution mais celle-ci a échoué lors du « coup d’Etat » bolchévik d’octobre. L’idée sous-jacente est qu’une révolution, peut encore être acceptable dès lors qu’il s’agit de dégager un régime absolutiste et féodal (celui du Tsar en l’occurrence), mais que ce n’est plus le cas si le système capitaliste lui-même est visé.

Par Julien (Bruxelles) – Pour en savoir plus sur la révolution russe, consultez notre site www.revolution1917.com

Nous n’aborderons ici que le premier article de ce dossier, « Octobre 1917 ? Une simple échouffourée ! », le seul centré sur la révolution russe. Son titre et son chapeau représentent déjà une énorme insulte envers les millions de travailleurs et de paysans qui se sont soulevés contre les privilèges de la noblesse et des capitalistes : « Pendant plus de soixante-dix ans, les Soviétiques ont célébré comme un moment héroïque la révolution bolchévique. Dans les faits, ce ne fut qu’un simple coup d’État contre un pouvoir agonisant, très éloigné de l’embrasement populaire de février. »

Nous tenons d’avance à nous excuser pour la longeur de notre réponse, nous avons préféré nourrir l’argumentation en veillant toutefois à ne pas noyer le poisson. L’essentiel des sources citées est facilement accessible sur internet.

La prise du pouvoir fut un épisode politique

La première partie, « Une corniche ébrechée, une fenêtre brisée » s’en prend directement à Léon Trotsky : « La célèbre prise du palais d’Hiver […] n’était pas grand-chose, vraiment : « une échauffourée de petite envergure » (Léon Poliakov). […] De fait, le pouvoir avait déjà basculé quelques jours plus tôt, avec la formation, par Léon Trotsky, d’un Comité militaire révolutionnaire, qui avait pris le contrôle de la garnison de la ville. […] Les habitants de Pétrograd ont continué d’aller à l’usine, au théatre, au restaurant, à prendre le tramway sans trop se rendre compte que le monde basculait, au terme d’un coup d’État tâtonnant émaillé de rebondissements dignes d’une opérette. Ces derniers prêteraient presque à rire s’ils n’avaient pas eu pour conséquence l’accouchement d’un système totalitaire dans lequel vit encore un quart de l’humanité (Chine, Corée du Nord, Vietnam, Laos, Cuba). »

Dans son ouvrage « La révolution russe », écrit à l’occasion des 50 ans de l’évènement, Marcel Liebman répond à cette théorie de la conspiration bolshévik alors qu’il aborde la prise effective du palais d’Hiver en disant : « La prise du pouvoir fut un épisode politique plus qu’une entreprise militaire. » (2)

Le Comité militaire révolutionnaire a été formé le 16 octobre 1917 par le soviet de Petrograd. Début octobre en effet, les mencheviks du soviet de Petrograd demandèrent la constitution d’un Comité de défense révolutionnaire qui aurait comme but de défendre la ville en cas d’attaque de l’armée allemande mais aussi d’offrir un contrôle de la collectivité sur la garnison de soldats de Pétrograd que le Gouvernement provisoire comptait envoyer se faire abattre sur le front à l’ouest. Mais là où les mensheviks n’y voyaient qu’un moyen de défendre la ville et, finalement, le statu quo entre le Gouvernement provisoire et les soviets, les bolcheviks entendaient donner un caractère véritablement révolutionnaire à ce comité (le renommant au passage « Comité militaire révolutionnaire ») en le transformant en outil pour l’insurrection.

Dans son livre-témoignage « Les dix jours qui ébranlèrent le monde », le journaliste américain John Reed décrit avec précision l’ambiance dans les rues de Pétrograd dans les jours et semaines précédant l’insurrection. (3) La société russe réalisait les limites du Gouvernement provisoire bourgeois issu de la révolution de février : les soldats réclamaient la fin de la boucherie de la Première guerre mondiale, les paysans exigeaient l’expropriation des grands propriétaires et les ouvriers occupaient leurs usines pour empêcher les lockouts et le sabotage des patrons. En réponse, le Gouvernement provisoire demandait de la patience et de la retenue à ces derniers. Dans les faits, le Gouvernement provisoire ne résolvait pas fondamentalement les problèmes qui se posaient déjà sous le tsarisme. Dès sa fondation, les partis membres de ce gouvernement clamaient ouvertement que la Russie devait devenir capitaliste et qu’il fallait en conséquence défendre les intérêts de la minorité bourgeoise. Et cela, seuls les bolchéviks le dénonçaient, ce qui se reflétait dans l’appel de Lénine à « ne pas accorder la moindre confiance au gouvernement ». (4)

Jusqu’à sa fin, le gouvernement Kerensky (ministre de la justice puis chef du Gouvernement provisoire de fin juillet jusqu’à l’insurrection) espérait stopper les révolutionnaires, ceux qui voulaient abolir la société de classe et pas juste l’absolutisme tsariste. Fin octobre, peu avant l’insurrection, Kerensky s’est même adressé au général Kasnov, lui demandant de presser le pas avec ses divisions pour les faire marcher sur Petrograd. Le même Kasnov qui, quelques semaines auparavant, avait soutenu la tentative de coup d’Etat du général Kornilov … contre le Gouvernement provisoire, espérant mettre à sa place un dictateur fort, capable d’écraser les révolutionnaires. (5)

Le Comité militaire révolutionnaire était donc une nécessité pour organiser concrètement la prise du pouvoir par le prolétariat et ainsi sauver la révolution. Donc oui, les aspects techniques militaires de la prise du pouvoir ont été organisés par une minorité, mais avec le soutien de la majorité des ouvriers et des paysans. En ce sens, la prise du palais d’Hiver n’est pas un coup d’État mais une véritable insurrection ouvrière.

Plus encore, la seule vraie minorité, c’était le Gouvernement provisoire. Pour illustrer cela, regardons les évènements qui ont précédé la prise du pouvoir. Face au palais d’Hiver se trouvait la forteresse Pierre et Paul. Le 23 octobre encore, elle refusait l’autorité du Comité militaire révolutionnaire et disait qu’elle défendrait le Gouvernement provisoire. Trotsky se rendit alors personnellement à la forteresse et organisa un meeting avec tous les soldats et les convainquit de voter une résolution proclamant leur volonté de renverser le Gouvernement provisoire et de rejoindre la révolution. Sa meilleur arme n’était pas un fusil, mais un programme révolutionnaire représentant les intérêts objectifs des ouvriers, des paysans et des soldats. (6)

Bien sur, toutes les garnisons n’étaient pas encore gagnées au bolchévisme. Mais presque aucune n’était prête à défendre le Gouvernement provisoire. La force des bolcheviks était donc avant tout politique. Trotsky lui même reconnaît que ses membres « étaient pour la plupart mal préparés, les services de liaison se réglaient mal, le ravitaillement n’allait pas fort ». (7) Ce qui fut décisif, ce n’est pas tellement le nombre de fusils, de canons ou de bateaux mais l’unité du prolétariat derrière un même programme.

Enfin, le raccourcit caricatural liant la révolution d’octobre aux dictatures prétendument communistes est des plus malhonnêtes.  Les lois les plus progressistes de l’Histoire sont sorties de la révolution d’octobre (droits des femmes, des personnes LGBT, des minorités religieuses,…). Mieux encore, un vaste système de protection sociale a permis à de nombreuses femmes de ne plus considérer le foyer familial comme ultime horizon en collectivisant les tâches domestiques (crèches, maisons de maternité, écoles, salles à manger sociales,…). (8) Tragiquement, la démocratie ouvrière établie en octobre s’est retrouvée isolée internationalement et, plus tard, complètement détruite par la dictature stalinienne. (9)

Les soviets : le retour

La deuxième partie de l’article, « Le pays le plus libre du monde » est consacrée au début de la révolution, en février 1917 : « Février ! L’autre révolution de 1917. Rien à voir avec Octobre, simple coup d’État bolchevique. Elle fut une révolte populaire, partie sans prévenir de la rue, de la faim. […] Les partis de gauche, bolcheviks, mencheviks et socialistes révolutionnaires (SR) n’ont rien vu venir. […] Les leaders de gauche de la Douma, contre la volonté du Tsar, créent le 27 février, un « comité temporaire » pour tenter de controler la situation. […] En une dizaine de jours, qui auront fait plusieurs milliers de morts, le règne tricentenaire des Romanov prend fin. […]»

Pour le reste, cette partie évoque effectivement les évènements de février… à une exception non négligeable : les soviets. Issus de la révolution de 1905, les soviets sont les premiers organes de pouvoirs des ouvriers russes. Ils sont l’oeuvre spontanée de ces derniers dans l’élan des évènements de 1905. Ce sont littéralement des parlements ouvriers, des organes d’auto-organisation qui gèrent les tâches normales d’un État officiel à ceci près qu’ils impliquent la plus grande part de la population laborieuse dans le processus. (10)

Le 27 février 1917, les travailleurs et les soldats de Petrograd reprennent là où ils s’étaient arrêtés en 1905 en réorganisant ces fameux Conseils dans lesquels les représentants sont élus directement depuis les lieux de travail, la caserne ou le bateau (pour les marins), ne reçoivent aucun privilège lié à leurs fonctions et sont révocables à tout moment. (11) Février 1917, c’est la mort du régime tsariste. Sur son cadavre, deux structures prétendent à la gestion de la société. Lénine explique ainsi la différence entre les soviets et le gouvernement bourgeois : « les parlements bourgeois ne sont jamais considérés par les pauvres comme des institutions à eux. Tandis que, pour la masse des ouvriers et des paysans, les soviets sont bien à eux. » (12)

En limitant l’aboutissement de février 1917 au Gouvernement provisoire, l’article de L’OBS nie le rôle de la classe ouvrière, des soldats et des paysans pauvres en Russie. Seul le gouvernement bourgeois serait ainsi légitime, pas les organes des travailleurs et des paysans pauvres. Le dossier évoquera au début de la 3e partie les soviets non comme organes où les tâches de la révolution sont discutées mais, comme nous le verrons, davantage comme une caution de gauche pour le Gouvernement provisoire.

Aucune confiance dans le gouvernement provisoire

La troisième partie, « Le « Wagon plombé » de Lénine », revient sur les huit mois séparant février d’octobre 1917 et ressort les arguments classiques en défense du Gouvernement provisoire : « […] Dans le feu de la révolution, un pouvoir dual, installé dans le palais de Tauride cher à Catherine II, s’est mis en place. Dans l’aile droite, un gouvernement provisoire, désigné par le Douma, le temps qu’une assemblée constituante soit formée. […] Dans l’aile gauche, le Soviet des députés des ouvriers et des soldats de Pétrograd a pris en charge les troupes, les transports et les communication ; il est dominé par les SR (parti de la classe paysanne) et les mencheviks (marxistes qui jugent nécessaire une transition démocratique avant la révolution). Le gouvernement provisoire, avec l’assentiment du Soviet, décide de poursuivre la guerre, conformément aux engagement pris vis-à-vis des alliés. L’occasion pour une minorité au sein du Soviet, les bolcheviks, de se faire remarquer ; ils refusent à la fois la « guerre impérialiste » et la légitimité du gouvernement. […] Dès son arrivée [en Russie depuis 16 ans d’exil], il [Lénine], demande l’arrêt de la guerre, la distribution des terres et le transfert de « tout le pouvoir aux soviets ». Les fameuses « thèses d’avril ». Alors que la situation économique et militaire se détériore, la popularité des bolcheviks, qui ne sont alors que quelques milliers, et de leur programme simple – « du pain, la paix, la terre » – décolle. »

Une des plus formidables expériences de la révolution de février est qu’on a effectivement vu les ouvriers et les pauvres intervenir directement dans la société pour se frayer leur propre chemin. Ce sont eux qui ont porté le coup fatal au tsarisme. Mais les masses n’ont pas immédiatement eu conscience de leur propre pouvoir. Leurs principaux partis (Mencheviks et SR) n’avaient pas confiance dans le fait que les travailleurs soient capables de gérer la société. Ils ont alors laissé la bourgeoisie prendre le pouvoir en rentrant dans une coalition avec eux. C’est ce que Trotsky appelait le « paradoxe de février » (13).

Ce qui se cache derrière la fameuse « transition démocratique » jugée nécessaire par les mencheviks, c’est l’idée qu’avant d’arriver dans une société socialiste, il fallait d’abord que la Russie connaisse sa propre révolution bourgeoise (comme la France fin du 18e siècle ou la Belgique en 1830) et instaure le capitalisme. Et c’est seulement dès lors que l’industrie soit suffisamment développée qu’on peut imaginer une révolution vers une société sans classe. C’est d’ailleurs aussi la position que Staline soutiendra par la suite. Le socialisme est ainsi reporté à belle lurette et la lutte immédiate devient un combat en faveur de la bourgeoisie russe. (14)

En ce sens, effectivement, les bolchéviks sont, à ce moment-là, minoritaires. Lénine demandait que les travailleurs n’accordent aucune confiance envers le Gouvernement provisoire et qu’ils érigent leur propre Etat. (15) Dans un premier temps, les masses ont pensé que l’abdication du Tsar était suffisante pour régler la guerre et la misère. Ils ont choisi le chemin de moindre résistance et ont donné un plus grand soutien aux mencheviks et aux SR car ils devaient encore expérimenter ce gouvernement avant de réaliser qu’il ne les sortirait pas de la guerre et de la misère. Lénine évoque ainsi la nécessité de ne pas s’arrêter à une révolution bourgeoise (16): « […] La formule […] inspirée du «vieux bolchevisme» : «La révolution démocratique bourgeoise n’est pas terminée » […] a vieilli. Elle n’est plus bonne à rien. […] »

Et de nouveau dans ses fameuses thèses d’avril (17): « Ce qu’il y a d’original dans la situation actuelle en Russie, c’est la transition de la première étape de la révolution, qui a donné le pouvoir à la bourgeoisie par suite du degré insuffisant de conscience et d’organisation du prolétariat, à sa deuxième étape, qui doit donner le pouvoir au prolétariat et aux couches pauvres de la paysannerie. »

L’article évoque « l’assentiment du soviet » à la décision du gouvernement de continuer la guerre. Les soviets n’étaient pas une caution de gauche pour le gouvernement mais un organe pour discuter les tâches de la révolution. Les bolcheviks y étaient minoritaires au début du processus révolutionnaire mais ils ont réussi à y remporter la majorité en défendant les intérêts objectifs des masses et en intervenant avec elles dans les grèves, les manifestations, les occupations… et non comme des donneurs de leçons.

Quant au prétendu « programme simple » des bolcheviks, « Du pain, la paix, la terre », il représentait les aspirations de la majorité de la population : 15 millions de paysans étaient alors enrôlés dans l’armée (18), l’hiver fut rigoureux dans un contexte de misère déjà bien présente. 30 000 grands propriétaires terriens possédaient autant de terres que 10 millions de familles (19). Ce slogan bolchevik, accompagné de « tout le pouvoir aux soviets », a permis que plus d’avancées sociales soient réalisées sur les 33 premières heures du gouvernement soviétique que sur les huit mois du Gouvernement provisoire! Celui-ci était incapable d’assurer ces « simples » demandes puisqu’il défendait une société capitaliste où, par définition, il n’y a pas d’égalité sociale. Au lendemain de l’insurrection d’octobre, le Congrès des Soviets publia cette déclaration (20):

« […] Le pouvoir des Soviets proposera une paix immédiate et démocratique à tous les peuples et l’armistice immédiat sur tous les fronts. Il assurera la remise sans indemnité des terres des propriétaires fonciers, des apanages et des monastères à la disposition des comités paysans. Il défendra les droits des soldats en procédant à la démocratisation totale de l’armée. Il établira le contrôle ouvrier de la production. Il assurera la convocation de l’Assemblée constituante. Il assurera à toutes les nations qui peuplent la Russie le droit véritable à disposer d’elles-mêmes. […]»

Le vieux monde se meurt, le nouveau tarde à apparaitre

La quatrième partie, « Prends donc le pouvoir, fils de pute ! » s’attarde sur Pétrograd, le coup d’état de Kornilov et l’ascenssion des bolcheviks :

« Juillet ! Mois terrible pour la révolution. Le vent tourne sur la question de la guerre. A Pétrograd des soldats et des marins […] se mutinent contre le gouvernement provisoire, vite rejoint par des centaines de milliers d’ouvriers. […] Lénine est paralysé par l’indécision. Faut-il renverser le gouvernement ou le laisser s’enliser encore ? […] Les bolcheviks, soupçonnés d’avoir poussé la roue, sont poursuivis pour haute trahison. […] Le général Kornilov […] ordonne aux troupes de marcher sur Pétrograd « pour restaurer l’ordre ». Kerenski aurait pu faire alliance avec lui contre le Soviet, mais fragilisé, il saisit l’opportunité de se refaire une virginité révolutionnaire : il choisit d’armer les bocheviks pour contrer ce complot réactionnaire. […] Le putsh est déjoué. Le prestige des bolcheviks croît. […] « Sans le putsch de Kornilov, il n’y aurai pas eu Lénine », constatera plus tard Kerenski. »

Le gouvernement est ici présenté comme une victime. Il aurait voulu défendre Petrograd d’un général réactionnaire et aurait ainsi fait l’erreur d’accorder sa confiance aux bolcheviks qui, saisissant l’occasion, s’en prennent à ce dernier. La réalité est tout autre.

Déjà, les journées de juillet ne sont pas « terribles pour la révolution ». Elles en sont la continuité. En juin, Kerensky estime qu’une victoire militaire sera suffisante pour redorer le prestige du gouvernement. Face aux massacres incessants, les mutineries se font plus nombreuses. A Pétrograd, les soldats craignent d’être eux aussi envoyés au front. Le mécontentement se fait de plus en plus fort et les travailleurs de Pétrograd se radicalisent à mesures qu’ils réalisent qu’ils perdent le pouvoir. (21)

Le mécontentement ne concerne pas que la guerre. (22) Bien que promise, la journée des 8h ne sera pas inscrite dans la loi. Même les menchéviks et les SR ne soutiennent plus cette revendication. (23) Au fil des semaines, les bolchéviks qui maintiennent à tout prix leur programme de défense des masses, gagnent du soutien. De 20.000 membres en février, ils grimpent à 200.000 début juillet. (24)

À Petrograd en particulier, la conscience révolutionnaire est plus poussée et les masses appelent à terminer la révolution, à dégager le gouvernement et à reprendre le pouvoir avec leurs organes : les soviets. (25) Mais Lénine comprend que le reste du pays n’a pas encore tiré ces leçons. Si Ptrograd s’aventure seule dans la révolution, elle sera durement réprimée, comme ce fut le cas à Paris lors de la Commune de 1871, à St Petersbourg en 1905 ou encore, des années plus tard, à Budapest lors de la révolution hongroise de 1956.

L’article défend ici la même thèse que, notamment, Richard Pipes, historien et conseillé de Ronald Reagan quand il évoque l’indécision de Lénine. Pipes expliquait que Lénine était indéci et pleutre durant les évènements de juin-juillet. (26) Que du contraire. Lénine savait qu’un soulèvement à Pétrograd serait réprimé mais, façe à l’impatience des masses qui n’en peuvent plus de la guerre et de la misère, réclame que les bolchéviks s’impliquent dans les manifestations et soutiennent les travailleurs afin de limiter les dégâts. Et, comme prévu, la répression est violente. Il devra s’exiler à nouveau et Trotsky sera arrêté. Mais cette défaite partielle constitue une des plus importantes leçons pour les masses : les bolchéviks avaient raison de dire que le Gouvernement provisoire constituerait à un certain point un frein pour le mouvement et que les dirigeants réformistes du soviet devraient être remplacés.

Mais ainsi s’exprimait le révolutionnaire italien Antonio Gramsci dans l’entre-deux-guerres (27): « le vieux monde se meurt, le nouveau tarde à apparaître et dans ce clair-obscur surgissent les monstres. » En 1917, le monstre, c’est le général Kornilov. Sur base de cette défaite du mouvement ouvrier, ce dernier est pressé par la bourgeoisie russe de mater la révolution. Il représentait à ce moment les aspirations des classes dirigeantes et est érigé comme un héros par toutes les franges réactionnaires russes. Le gouvernement provisoire étant perçu comme étant trop faible et incapable d’endiguer la révolution, Kornilov entend bien ne pas s’arrêter à une répression ponctuelle du mouvement ouvrier, il veut établir un nouveau gouvernement avec lui-même à sa tête. (28)

Lénine résume alors parfaitement la position à prendre (29): « Dans ces circonstances, un bolchévik doit dire à nos soldats de combattre les troupes contre-révolutionnaires. Ils le feront non pas pour défendre le gouvernement… mais indépendement pour protéger la révolution ».

Les bolcheviks ont appliqué la tactique du Front Unique : façe à un ennemi commun, le Front Unique unifie différent partis ouvriers dans l’action. Il ne s’agit cependant pas d’abandonner sa différence programmatique ou la critique des autres partis du front. Les bolcheviks ont toujours refusé d’entrer dans le gouvernement Kerensky, mais ils ont été les meilleurs combattants contre Kornilov.

La lutte ne fut pas purement militaire. Des agitateurs révolutionnaires sont allés discuter avec les troupes. Ainsi, ce n’est pas Kornilov qui est entré à Petrograd, c’est la révolution qui est entré dans l’armée. Sa tentative de coup d’État s’est littéralement dissoute.

Le constat de Kerensky cité dans l’article sous-entend que le Gouvernement provisoire n’a rien à se reprocher. C’est tout le contraire. Le gouvernement avait volé la gestion de la société aux masses et prétendait agir dans leurs intérêts. Les mencheviks et les SR, dirigeants réformistes des soviets, ont eux aussi appuyé ce discours. C’est en refusant les compromis avec la bourgeoisie que les bolcheviks ont gagné la majorité des travailleurs de Petrograd puis du reste de la Russie.

Octobre 1917 : les bolcheviks prennent le pouvoirs

La cinquième et dernière partie de l’article, « Les poubelles de l’histoire », retourne sur le fameux complot bolchevik.

« Pour Lénine, c’est enfin le moment d’agir. Il revient […] et commence à préparer la prise du pouvoir. Dans la nuit du 24 au 25 octobre, les gardes rouges et les troupes régulières prennent le contrôle des points clefs de la capitale : centrale téléphonique, gares, ministères… Et le lendemain, le palais d’Hiver. […] Lénine ordonne sans attendre la distribution de la terre, engage des négociations de paix avec l’Allemagne, instaure la dictature du prolétariat, supprime la liberté de la presse. Presque incongrue, une dernière élection libre a lieu en novembre […] Le scrutin se transforme en référendum sur la prise de pouvoir. Le résultat ne plait pas trop à Lénine : sur 703 élus, 370 sont SR, seulement 175 sont des bolcheviks. Le nouvelle assemblée se réunit le lendemain. Les anciens alliés socialistes et mencheviks sont poussés vers les « poubelles de l’histoire », pour reprendre la formule de Trotski. La guerre civile a commencé, elle fera 10 millions de morts. »

Effectivement, c’est le moment d’agir. Toute l’Europe a vu a quel point d’un côté le Gouvernement provisoire est faible et isolé et, de l’autre, les soviets (des grandes villes et plus tard dans les campagnes) se rangent derrière les bolchéviks. Attendre, c’est donner à la bourgeoisie une nouvelle occasion de mater la révolution. Comme déjà expliqué, dans les heures qui suivent la prise du palais d’Hiver, le pays progresse plus que sur les siècles précédents en termes de droits démocratiques et de libertés. Ces mesures illustrent que, dorénavant, ce sont les masses qui, au travers des soviets, contrôlent et gèrent la société, les usines, les terres, l’armée, les quartiers…

La « dernière élection libre » de novembre qu’évoque l’article réfère à l’élection de l’assemblée constituante russe (la douma). Pendant des mois, le Gouvernement provisoire refuse d’organiser de telles élections (sous prétexte du contexte de guerre), réalisant que les partis se revendiquant du socialisme (bolcheviks, mencheviks, SR) y remporteraient la majorité absolue. Ceci étant dit, mencheviks et SR n’y étaient pas non plus réellement favorables car ils n’auraient plus été capables d’évoquer la force de la bourgeoisie pour refuser d’assumer le pouvoir que les ouvriers et paysans leur avaient accordé dans les soviets. (30)

En juin, Kerensky alors ministre de la justice, ne peut plus repousser l’échéance et fixe la date des élections au 12 novembre. À ce moment, les illusions que les masses accordent à leurs dirigeants réformistes s’amenuisent à grande vitesse. L’organisation d’élection d’un parlement bourgeois classique s’impose comme le meilleur outil pour tenir la situation en main. C’est d’ailleurs en ouvrant les portes de leur parlement aux élus ouvriers dans les autres pays européens que la bourgeoisie les a assimilé au système capitaliste. Mais entre ces deux dates, la situation va bien changer : journées de juillet, répression, tentative de coup d’État de Kornilov, soutien massif des masses aux bolcheviks et prise du palais d’Hiver.

À première vue, les résultats évoqués dans cette élection peuvent surprendre. Pourquoi les bolcheviks et les « SR de gauche » (scission des SR qui se rallient aux bolcheviks) n’obtiennent qu’une minorité à la douma alors qu’ils sont majoritaires dans les soviets ?

Il faut déjà comprendre que la révolution n’est pas un évènement ponctuel mais un processus. Il existe un réel décalage entre les grandes villes industrielles et les provinces éloignées. La paysannerie de ces régions fait encore confiance en son parti, les SR sans savoir que ce même parti s’oppose à la réforme agraire exigée par sa base. D’ailleurs la situation changera fortement seulement 2 mois plus tard. En janvier 1918, les SR obtiennent moins d’1 % des voies au congrès pan-russe des soviets alors que les bolchéviks obtiennent 61 % des délégués.

Le terme « élections libres » de l’article est mensonger. Fin 1917, l’assemblée constituante est déjà morte. Elle appartient au passé et ne gère plus rien. Au contraire, les soviets des ouvriers et paysans sont immensément plus démocratiques que le parlementarisme bourgeois. La dissolution de l’Assemblée constituante formalise un état de fait : la bourgeoisie n’est plus au pouvoir. En janvier 1918, la grande majorité des ouvriers et paysans se reconnaît dans les soviets et soutient leurs actions. La démocratie ouvrière s’est imposée.

La bourgeoisie n’a jamais accepté d’avoir perdu le pouvoir politique. Aujourd’hui, elle se contente de râler dans les journaux, prétendant que la démocratie a été bafouée. Mais à l’époque, c’est l’option militaire qu’elle a choisi en lançant la guerre civile. D’autres pays l’ont rejointe : Japon, France, Angleterre, Allemagne… (pour un total de 21 armées entre 1917 et 1921) (31). Voilà la prétendue démocratie.

La flamme de la révolution

Avec la révolution néolithique et la révolution française, la révolution russe est un des plus grands évènements dans l’histoire de l’Humanité. Les ouvriers et les paysans russes ont montré leur détermination à ne plus subir la société de classes. Sacrifice, courage, combativité,… : ces éléments se sont retrouvés dans une multitude de luttes depuis lors, dans chaque pays. L’élément-clef en octobre fut l’existence d’un parti révolutionnaire de masse, capable de donner une direction claire au mouvement.

Notes:

(1) édition n 2720-2721 de l’Obs du 22 décembre 2016 au 4 janvier 2017
(2) Marcel Liebman, La révolution russe, 1967, éd Marabout Université, page 305
(3) John Reed, Dix jours qui ébranlèrent le monde, 1919, éd 10/18
(4) Lénine, Les tâches du prolétariat dans la présente révolution, article paru dans le numéro 26 de la Pravda le 7 avril 1917 (article plus connu sous le nom de « Thèses d’avril »)
(5) Marcel Liebman, La révolution russe, 1967, éd Marabout Université, page 309-310
(6) Marcel Liebman, La révolution russe, 1967, éd Marabout Université, page 305
(7) Marcel Liebman, La révolution russe, 1967, éd Marabout Université, page 294-295
(8) Michel Field et jean-Marie Brohm, Jeunesse & révolution, 1975, éd François Maspero, page 56
(9) Léon Trotsky, La révolution trahie, 1936, éd Les Editions de Minuit
(10) Léon Trotsky, Bilan et perspectives, 1905, chapitre 3 « 1789-1848-1905 »
(11) Léon Trotsky, Histoire de la révolution russe, Tome 1 Février, 1930, éd du Seuil, page 201
(12) Jean-Jacques Marie, Lénine 1870-1924, 2004, éd Balland
(13) Léon Trotsky, Histoire de la révolution russe, Tome 1 Février, 1930, éd du Seuil, page 197
(14) Peter Taafe et Hannah Sell, 1917 the year that changed the world, 2007, ed Socialist Books page 3
(15) Lénine, Les taches du prolétariat dans la présente révolution, article paru dans le numéro 26 de la Pravda le 7 avril 1917 (article plus connu sous le nom de « Thèses d’avril »)
(16) Lénine, Lettre sur la tactique,1917, Tome 24 de ses œuvres, page 41
(17) Lénine, Les taches du prolétariat dans la présente révolution, article paru dans le numéro 26 de la Pravda le 7 avril 1917 (article plus connu sous le nom de « Thèses d’avril »)
(18) Russian revolution 1917 – 70th anniversary, Kevin Ramage, Supplément au journal du Marxist Workers’ Tendancy of the ANC, 1987, page 7
(19) Léon Trotsky, Conférence donnée à Copenhage en 1932
(20) Lénine, Deuxième congrès des soviets des députés ouvriers et soldats de Russie, 25-26 octobre 1917, Tome 26 de ses œuvres, page 253
(21) Journal Le Bruxellois du samedi 28 juillet 1917, N. 1016 ed B
(22) Léon Trotsky, Histoire de la révolution russe, Tome 2 Octobre, 1930, éd du Seuil, page 15
(23) Peter Taafe et Hannah Sell, 1917 the year that changed the world, 2007, ed Socialist Books, page 15
(24) Peter Taafe et Hannah Sell, 1917 the year that changed the world, 2007, ed Socialist Books page 17
(25) Russian revolution 1917 – 70th anniversary, Tony Cross, Supplément au journal du Marxist Workers’ Tendancy of the ANC, 1987, page 13
(26) The russian revolution, Richard Pipes, éd Vintage, 1991
(27) Antonio Gramsci, Cahiers de prison, éd Gallimard, page 283
(28) Marcel Liebman, La révolution russe, 1967, éd Marabout Université, page 243
(29) Russian revolution 1917 – 70th anniversary, Rob Sewell, Supplément au journal du Marxist Workers’ Tendancy of the ANC, 1987, page 19
(30) Lénine, Les élections à l’assemblée constituante et la dictature du prolétariat, 1919, Tome 30 de ses œuvres, page 259
(31) Russian revolution 1917 – 70th anniversary, John Pickart, Supplément au journal du Marxist Workers’ Tendancy of the ANC, 1987, page 23