‘‘Tintin au pays des soviets’’ Le retour de la propagande antisocialiste des années ‘30

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Couverture du Petit Vingtième publié le jeudi 13 mai 1930. Image : Wikipédia

Pour le centenaire de la révolution russe sortira cette année une série de fictions liées à l’URSS ou au marxisme. Au cinéma, pour commencer, avec des films oscillants entre la biographie réaliste (Le jeune Karl Marx de Raoul Peck) et le film de super-héros soviétiques (Guardians de Sarik Andreasyan). De son coté, les éditions Casterman nous proposent une version colorisée des aventures de Tintin au pays des Soviets. Joie.

Par Julien (Bruxelles)

Un scénario qui glisse sur une peau de banane

Pour rappel, l’album nous conte les aventures de Tintin, reporter au journal ‘‘Le Petit Vingtième’’, envoyé en Union Soviétique afin ‘‘de tenir au courant ses lecteurs de ce qu’il se passe à l’étranger’’. Dans un souci d’objectivité, la première case nous assure que ‘‘La direction du ‘‘petit XXe’’ certifie toutes ces photos rigoureusement authentiques, celles-ci, ayant été prises par Tintin lui-même, aidé de son sympathique cabot Milou !’’ Ainsi, contre vents et marées, notre héros bravera tous les dangers pour atteindre Moscou et revenir en Belgique. L’intrigue se développe alors autour des très nombreuses tentatives de meurtres de Tintin ordonnées par la Guépéou (police d’Etat soviétique). Ces dernières sont plutôt variées, allant de la bombe à la glissade sur une peau de banane.

Si le titre est aussi connu, ce n’est évidement pas pour son scénario, aussi subtil et profond que celui de Rambo III, mais plutôt pour son anticommunisme primaire et la pile de clichés qui va avec.

A la rédaction avec Degrelle

Hergé travaillait alors pour le journal réactionnaire Le Vingtième Siècle où il était responsable du supplément jeunesse, Le Petit Vingtième. En 1929, le rédacteur en chef, Norbert Wallez, lui commande alors une bande dessinée dénonçant la situation en Union Soviétique.

Antisémite, fasciste et, par conséquent, antisocialiste, Wallez ne cache pas son admiration pour Mussolini ou encore Léon Degrelle. Ce dernier travaillera d’ailleurs au XXe Siècle en même temps qu’Hergé. Alors oui, Hergé considérait cette première aventure de Tintin comme une ‘‘erreur de jeunesse’’ et a refusé pendant 40 ans de la rééditer. Il commençait alors sa collection avec Tintin au Congo, remplaçant les clichés antibolchéviques par les clichés racistes et colonialistes. Par après, ce sont (liste non exhaustive) les juifs, les indiens d’Amérique et les femmes qui s’en prendront le plus. Si Hergé refuse effectivement à un moment donné qu’un de ses dessins ne soit utilisé sur une affiche de propagande de Degrelle, il se déclare tout de même ‘‘prêt à travailler avec Degrelle, mais s’agissant de ce dessin comme de n’importe quel autre, il n’envisage pas de le signer sans l’avoir méticuleusement revu, achevé et définitivement mis au point’’.(1)

Une expression de l’air du temps?

Sur la fin de sa vie, Hergé se justifiait par le contexte sociopolitique qu’il dessinait, un peu comme si, à l’époque, ce genre d’idées racistes était accepté. D’ailleurs, encore aujourd’hui, l’utilisation de divers stéréotypes est la norme pour les multinationales du secteur artistique. Pour faire du profit, les producteurs/labels/maisons d’édition imposent leur vision, celle d’une société où les femmes n’ont d’espace que dans les intrigues amoureuses et où le capitalisme n’est jamais responsable de rien. La question n’est pourtant pas culturelle mais économique. Seul un contrôle démocratique de la collectivité sur le secteur permettra d’en finir avec le sexisme, le racisme, l’homophobie… dans l’art. Ceci dit, Hergé ne s’arrête pas à l’utilisation de clichés. C’est le propos même de plusieurs de ses albums qui posent problème. En rééditant Tintin au pays des Soviets en ce début d’année, les éditions Casterman ne cherchent pas à nous faire réfléchir sur la propagande antibolchévique de l’époque ni même sur la bureaucratisation de l’Etat soviétique. Cependant, on sait que 100 ans après la révolution russe, ça va vendre.

Art et révolution

Comme le disait le cinéaste franco-grec Costa-Gravas : ‘‘Tous les films sont politiques’’. En effet, toutes les histoires décrivent des rapports sociaux entre individus et, in fine, un modèle de société. L’idée reste valable pour la bande dessinée. Dans le premier album d’Hergé, ce qu’on nous dit, c’est qu’une société basée sur la propriété collective des moyens de production n’est pas possible, en particulier car elle déboucherait automatiquement sur une bureaucratie violente qui nierait la moindre liberté.

Avant la contre-révolution stalinienne, l’art a pourtant connu un essor sans précédent en URSS. C’est par exemple en 1919 que fut fondée la VGIK (première école de cinéma au monde). Dans Littérature et Révolution écrit en 1924, Trotsky développe la politique du parti Bolchevik concernant l’art: ‘‘Sans pensée théorique et sans art la vie humaine serait vide et misérable. Mais en effet, telle est à présent à un immense degré la vie de millions d’Hommes. La révolution culturelle doit consister à leur donner la possibilité à un véritable accès à la culture et non à ses misérables miettes. Mais cela est impossible sans la création de conditions matérielles améliorées.’’

Sous le capitalisme, la liberté artistique n’existe qu’entre les marges du libre-marché. Même les tentatives de contre-culture, initialement ‘‘hors du système’’ sont devenues des marchandises (jazz, graffiti,…). La politique de Moulinsart, société gérant les droits des travaux d’Hergé, est d’ailleurs significative de leur vision de la liberté : la moindre parodie est attaquée en justice. L’entreprise a même été jusqu’à réclamer 100.000€ à un fan-club néerlandais de Tintin qui illustrait ses articles avec des vignettes de son héro de bande-dessinée favori(2). Voilà, les aventures de ‘‘Tintin au pays des multinationales’’.

(1) Pierre Assouline, Hergé, Paris, Gallimard, 1998 (1e ed. Plon, 1996)
(2) https://www.rtbf.be/info/medias/detail_moulinsart-perd-son-proces-contre-un-fan-club-neerlandais-de-tintin?id=9000908