1917. Se battre pour un réel changement, cela exige de renverser ce système

L’ivresse révolutionnaire régnait en Russie à la suite de la Révolution de février 1917. Des centaines de milliers de travailleurs, de soldats et leurs familles étaient entrés en action contre la famine et la guerre. Ce ne fut pas sans résultat : la dictature haïe du tsar tombait. Tout cela n’était encore cependant que le début : comment à partir de là était-il possible d’avoir un nouveau pouvoir capable de satisfaire les besoins des masses ?

Par Geert Cool, article tiré de l’édition d’avril de Lutte Socialiste

Le double pouvoir

La Révolution de Février a donné naissance à divers nouveaux pouvoirs. Les ouvriers, les soldats et les paysans qui avaient fait la révolution étaient organisés dans des soviets (le nom russe pour ‘‘conseil’’), qui avaient émergé lors de la révolution de 1905, noyée dans le sang. Mais il n’était personne n’imaginait encore que ces soviets pouvaient carrément prendre le pouvoir en main. Le pouvoir a donc été a donc été présenté sur un plateau d’argent à l’institution censée gouverner : le Parlement (la Douma). Les politiciens libéraux qui avaient regardé avec horreur le développement de la Révolution de Février se sont alors tout à coup retrouvés à la tête du gouvernement provisoire qui devait défendre les acquis de cette révolution.

Ce gouvernement voulait particulièrement calmer le mouvement et assurer que tout continuerait comme avant: poursuivre la guerre afin de ne pas offenser les alliés et repousser toute velléité d’amélioration des conditions de vie des paysans et des ouvriers jusqu’après la guerre. Le refus du gouvernement provisoire de répondre aux exigences des masses révoltées a rapidement conduit à de nouvelles tensions et de nouveaux conflits. Dans la pratique, le pouvoir était déjà aux mains des soviets, le gouvernement ne pouvait rien faire sans leur aval. Mais ce dernier disposait toujours du pouvoir formel.

La direction bolchevique en Russie avait adopté une attitude prudente face au gouvernement provisoire, ce qui lui laissait les mains libre. La fin du tsarisme devait d’abord ouvrir une période de développement démocratique, estimait-elle. Ce n’est que par la suite que devait commencer la lutte pour le socialisme. Quant aux masses, elles ont premièrement cherché le chemin de moindre résistance et se sont essentiellement orientées vers les mencheviks et les socialistes-révolutionnaires (SR). Plusieurs dirigeants bolcheviques prônaient alors l’unification avec les mencheviks.

Les Thèses d’avril

C’est dans ce climat général de réconciliation par-delà les frontières politiques que Lénine revenait à Petrograd, au début du mois d’avril 1917. Il devait clarifier sa position: la révolution n’était pas terminée, les bolcheviques devaient préparer l’étape suivante, la prise du pouvoir par les soviets.
Le programme de Lénine s’est résumé dans ses ‘‘Thèses d’avril’’, dont le mot d’ordre central était : ‘‘Aucun soutien au gouvernement provisoire’’. Lénine regardait objectivement la situation et son lot de complications: les réalisations démocratiques de Février avaient donné aux masses de quoi respirer. Ces dernières ont donné le bénéfice du doute au gouvernement des capitalistes. Les bolcheviks étaient minoritaires. Lénine préconisait de patiemment nourrir les masses de l’idée que seul le pouvoir aux soviets pouvait assurer la paix et le progrès social.

Dans ses ‘‘Thèses d’avril’’, Lénine a livré une ébauche de ce qui était nécessaire pour une rupture fondamentale: l’arrêt de la guerre, la nationalisation des terres pour en permettre le contrôle démocratique, la nationalisation et le contrôle public des banques, la surveillance de la production sociale par les représentants des travailleurs. Il a également appelé à un renouvellement de l’Internationale puisque la révolution ne pouvait rester limitée à un pays.

Dans la lutte qu’il a menée au sein du parti autour de cette question, Lénine a vite reçu le soutien des ouvriers révolutionnaires qui voyaient bien au travers de l’écran de fumée des changements formels du gouvernement provisoire que le système de guerre et d’exploitation capitaliste étaient restés intacts. La Révolution de Février avait mis fin au tsarisme, mais de quel côté allait ensuite pencher la balance ? Vers la bourgeoisie ou les soviets ? En adoptant une position indépendante envers le gouvernement provisoire, c’est ce qui a permis aux bolcheviks de canaliser l’énergie des travailleurs impatients de Petrograd vers un bouleversement révolutionnaire qui conduira à la fondation du premier Etat ouvrier en Octobre 1917.

Des ministres de gauche ne font pas un gouvernement de gauche…

La confusion qui régnait parmi la direction bolchevique avant l’arrivée de Lénine venait de la fête de la victoire après Février. De nombreux bolcheviks estimaient qu’il fallait d’abord consolider les acquis de Février et, à un stade ultérieur, il pourrait alors y avoir le socialisme. Ils étaient pénétrés des illusions des masses, qui espéraient que le nouveau gouvernement mettrait fin à la famine et à la guerre.

La pression exercée par le peuple sur le gouvernement provisoire a fait en sorte que ce dernier incorpore un certain nombre de ministres socialistes. Les mencheviks se disaient encore marxistes et révolutionnaires, mais ils considéraient la construction d’une société socialiste comme une tâche lointaine alors que des tâches immédiates leur faisaient face. Sur le papier, le gouvernement provisoire virait à gauche.

Mais ce n’est pas parce que des membres du gouvernement se disaient socialistes que le gouvernement l’était pour autant. En fin de compte, la question politique d’importance décisive était la suivante : un rapport de force visant à mettre fin à la guerre et la famine, et donc à rompre avec le système, allait-il être mis en œuvre ou alors les ministres ‘‘socialistes’’ allaient-ils épouser la logique capitaliste ?

La pression pour cette dernière option est toujours très élevée. Un système social ne se laisse pas tout simplement être mis de côté. Il peut faire preuve d’une grande flexibilité pour survivre et assurer le règne de la classe dirigeante. Dans ce cadre, faire des concessions limitées pour éviter le pire, cela reste de l’ordre du possible. Incorporer si nécessaire des opposants politiques dans un gouvernement est toléré si c’est dans le but d’espérer les intégrer dans la défense du système ou au moins dans le but de les brûler au pouvoir et d’ainsi gagner du temps pour que des partenaires politiques plus fiables reviennent à l’avant-plan.

L’expérience d’un gouvernement comprenant des ministres socialistes et qui, malgré d’énormes espoirs, ne fait aucune différence, n’est pas limitée à la Russie de 1917. Nous avons vu la même chose avec le gouvernement grec de SYRIZA, élu pour arrêter la politique d’austérité imposée par l’Union européenne. La majorité des Grecs étaient prêts à rompre avec l’UE, mais la direction de SYRIZA a hésité et a essayé de parvenir à un compromis. Un tel compromis ne pouvait consister qu’en l’acceptation de la politique d’austérité, ce qui a finalement eu lieu.

Une patiente préparation vers un changement de système

Les choses auraient pu être différentes en Grèce. Si SYRIZA avait patiemment préparé la population à engager une rupture avec le capitalisme autour d’un programme de nationalisation des secteurs-clés de l’économie et du monopole d’Etat sur le commerce extérieur, couplé à un appel à l’aide internationale de la part du mouvement ouvrier européen, cela aurait, à n’en pas douter, entrainé beaucoup d’enthousiasme et les travailleurs grecs ne se seraient pas retrouvés isolés.

Sur cette base, il aurait été possible d’organiser la société sur des bases socialistes démocratiques. Au lieu de continuer à rembourser la dette publique, ces fonds auraient pu être utilisés pour déployer un vaste programme d’investissements publics dans le logement social, les services publics, les énergies renouvelables,… Une planification démocratique de l’économie axée sur les besoins de la majorité de la population aurait représenté une alternative concrète qui aurait été observée dans le monde entier.

Le capitalisme ne peut pas être progressivement démantelé pour céder la place à une société socialiste. La position dominante de la classe capitaliste repose sur sa propriété et son contrôle des secteurs-clés de l’économie ainsi que de l’appareil d’Etat auquel elle est intimement liée. Tous les moyens seront utilisés pour assurer le maintien du pouvoir par la classe capitaliste. Aboutir à une rupture systémique décisive exige une révolution, un moment où les masses elles-mêmes s’engagent consciemment dans la politique afin d’utiliser la puissance de leur nombre pour renverser les dirigeants actuels.

Pour parvenir à cette autre société, la question du pouvoir doit être ouvertement posée, ce qui ne laisse comme choix que la confrontation ou la capitulation. Cela peut sembler évident mais, en 1917, seuls les bolcheviks, grâce aux idées de Lénine (formées par des années d’analyse politique et d’engagement dans la lutte), étaient préparés à cette inévitable confrontation. C’est un facteur-clé dans le succès de la Révolution russe et c’est la raison pour laquelle, 100 ans plus tard, nous faisons encore référence à la Révolution russe comme l’un des événements les plus importants de l’Histoire de l’Humanité.