Juin-juillet 1917. Les bolchéviques ‘‘deviennent un pouvoir’’

Manifestation en 1917

Par Vincent Kolo, CIO-Chine (www.chinaworker.info)

En juin 1917, quelque 500 000 ouvriers et soldats ont marché à travers la capitale russe, alors Pétrograd. Des dizaines de milliers d’autres ont rejoint celle-ci à partir de Moscou, Kiev et bien d’autres villes. Répondant à l’appel des partis socialistes pro-gouvernementaux qui, à cette époque, détenaient une majorité dans les soviets (conseils élus de travailleurs et de soldats), les manifestations du 1er juillet (18 juin selon l’ancien calendrier russe) ont marqué une nouvelle étape importante de la Révolution russe.

Pourtant destinée à démontrer son soutien au gouvernement provisoire (de nature capitaliste), la manifestation de juin eut l’effet contraire. En effet, cette dernière ne fit qu’illustrer l’aggravation de l’impopularité d’un tel gouvernement parmi la classe ouvrière et les sections militantes de l’armée – les forces mêmes qui avaient réalisé la révolution de février.

Le premier Congrès panrusse des Soviets ouvrit ses portes à Pétrograd au début du mois avec une impressionnante majorité à caractère progouvernemental. Cette dernière ne représentait toutefois déjà plus l’état d’esprit politique réel qui vivait dans la société. « Le congrès était constitué dans sa majorité de gens s’étant enregistrés en tant que socialistes en mars, mais qui se sont fatigués de la révolution durant le mois de juin », constate Léon Trotsky dans son Histoire de la Révolution russe.

De plus, les soldats bénéficièrent d’une représentation plus généreuse que les travailleurs dans les soviets. Ce rapport renforça les forces les plus conservatrices, et ce particulièrement dans la phase antérieure de la révolution. En effet, le glissement politique vers la gauche était beaucoup plus prononcé au sein des comités d’usine et de la classe ouvrière en général, surtout à Pétrograd.
« À bas les dix ministres capitalistes ! »

Les menchéviks et les socialistes révolutionnaires (SR) obtinrent une majorité dans les soviets après la chute du tsar, tandis que les différences politiques existant au sein du mouvement de masse manquaient encore de clarté. Cette majorité utilisa alors l’autorité imposante des soviets pour soutenir un régime capitaliste incapable de répondre aux besoins les plus fondamentaux de la société.

En mai 1917, le gouvernement provisoire devint une coalition suite à l’intégration de six ministres « socialistes » menchéviks et SR aux côtés de dix représentants de partis ouvertement capitalistes. Lénine l’a décrivit comme une « alliance pour arrêter la révolution ». En réponse, le parti bolchévik de ce dernier mena une agitation continue autour du slogan « À bas les dix ministres capitalistes ! », définissant par ce mot d’ordre la responsabilité incombant à la majorité soviétique d’alors de rompre avec les capitalistes.

Les dirigeants soviétiques affirmèrent pourtant défendre la « démocratie révolutionnaire », mais le manque de contenu de classe de ce slogan était critiqué sans merci par les bolchéviks : quelle classe servait donc le gouvernement ?

Par la suite, cette distinction constituerait le nœud de la bataille politique au Congrès des Soviets entre délégués bolchéviks et majorité progouvernementale. Cet enjeu fit l’objet d’une attention plus vive encore lorsque survint le plan du gouvernement qui, sous la pression de ses alliés impérialistes, visait à entreprendre une nouvelle offensive militaire contre l’envahisseur allemand. Ce faisant, le gouvernement brisa une fois pour toutes le mythe selon lequel il agissait en vue d’obtenir la paix pour le peuple russe en mettant fin à la participation de celui-ci à la guerre impérialiste.

C’est en tout cas ce que Lénine et les bolchéviks continueront à « expliquer patiemment » aux masses, afin de briser leurs illusions persistantes vis-à-vis des partis coalitionnistes qui dominaient les soviets à ce moment. Seul un gouvernement des soviets, rompant avec le capitalisme et s’engageant dans la révolution socialiste, pourrait sauvegarder les gains démocratiques de février et conduire la société à sortir à la fois de la crise et de la guerre.

Le Congrès panrusse des Soviets

Le premier Congrès panrusse des Soviets eut lieu à Pétrograd, du 16 juin au 7 juillet (du 3 au 24 juin selon le calendrier Julien antérieur à 1918). Contrastant de manière saisissante avec le gouvernement provisoire non élu, le Congrès des Soviets fut, comme le souligna Isaac Deutscher, « le seul organe national élu existant en Russie ». Les 820 délégués, provenant des divers coins de Russie, représentaient 20 millions d’électeurs soviétiques.

Au congrès, la minorité de gauche (composée des bolchéviks et de leurs alliés) recensait un peu moins d’un cinquième des votes. Ce bloc comprenait d’une part Trotsky qui, n’étant pas encore formellement membre des bolchéviks, partageait néanmoins avec ceux-ci sa pleine solidarité politique et, d’autre part, l’Organisation interdistrict (Mezhraiontsy) qui, quelques semaines plus tard, suivrait Trotsky dans son adhésion au Parti Bolchévik.

Malgré une écrasante majorité au congrès, les partis pro-gouvernementaux se trouvaient en situation précaire. En effet, la minorité dirigée par les bolchéviks prenait l’offensive politique sur toutes les questions. Le premier jour, ils insistèrent pour qu’un débat ait lieu au sujet de l’offensive militaire – celle-ci représentant alors la préoccupation première en Russie. La majorité rejeta la proposition. La préparation de l’offensive étant déjà mise en branle, la discussion n’aurait pourtant été qu’une formalité. Cependant, ce vote montra l’extrême réticence des socialistes pro-gouvernementaux à assumer la responsabilité de leur politique.

Litige après litige, le rôle de la majorité devenait de plus en plus clair. Le soutien pour une journée de travail de 8 heures, question non résolue depuis février, fut rejeté. Le droit des peuples à l’autodétermination fut reconnu quoique reporté à la future Assemblée constituante qui, elle, fut constamment reportée. Le congrès vota pour ratifier le gouvernement de coalition par une majorité de quatre contre un.

La principale ligne d’attaque politique de la gauche fut alors de souligner le refus de cette majorité soviétique de former un gouvernement purement socialiste au profit d’une coalition capitaliste qui n’avait presque aucun soutien parmi les masses. L’analyse de ce rapport de force fut confirmée quelques jours seulement avant le Congrès des Soviets par la large défaite des cadets – membres du parti libéral, le plus grand du gouvernement de coalition – lors des élections municipales.

La manifestation de juin

L’idée de la manifestation de juin émergea de fortes luttes politiques au sein du Congrès des Soviets. Les bolchéviks appelèrent à manifester le 23 juin (10 juin) contre l’offensive militaire ainsi que les attaques contre les droits des soldats, et ce dans le but d’exercer une pression sur la majorité du congrès. Cet appel rencontra une furieuse réaction : des représentants de la majorité transformèrent les comptes rendus du congrès en procès virtuel de Lénine et ses camarades.

Le congrès adopta une résolution interdisant toutes marches pour une période de trois jours et menacèrent les bolchéviks d’être expulsés du congrès si ceux-ci ignoraient l’interdiction. Bien que la décision resta en travers de la gorge de ses membres et provoqua de vifs débats en son sein, le Parti Bolchévik décida que, tactiquement, il n’avait pas d’autres options que d’annuler la manifestation prévue.

Tsérétéli, leader menchévik et ministre du gouvernement, voulut aller plus loin et réclama le désarmement des bolchéviks. Cette mesure mènerait en réalité au désarmement de la classe ouvrière. « Plus que cela, cela signifiait désarmer les troupes », expliqua Trotsky.

Toutefois, la voix de Tsérétéli n’était pas isolée. « Il est temps d’étiqueter les léninistes en tant que félons et traîtres de la révolution », exigea le journal menchévik. Une fois de plus, les « socialistes » compromis se faisaient écho des exigences des capitalistes. L’un d’eux, le chef cadet (libéral) Milioukov, alors qu’il s’adressait à un congrès des Cosaques à peu près au même moment, déclara : « Il est temps d’en finir avec eux [les bolchéviks]. »

Craignant que l’interdiction de la manifestation bolchévique ne les distancie plus encore des travailleurs et des soldats de Pétrograd, les menchéviks proposèrent leur propre manifestation une semaine plus tard. Ils crurent que celle-ci constituerait la preuve qu’ils continuent de bénéficier d’un soutien de masse et qu’ils outrepassent la croissance des bolchéviks. Sérieuse erreur de calcul.

Les slogans officiels de leur manifestation furent opportunistes et évasifs, n’allant pas jusqu’à défendre les politiques du gouvernement. Ils revendiquaient des concepts vagues tels que celui de la « Paix universelle » et de la « République démocratique », ainsi que la « Convocation immédiate d’une assemblée constituante » qui, tout en étant un appel correct bien qu’abstrait, était surtout utilisé pour éluder la revendication bolchévique réclamant « Tout le pouvoir aux soviets ! »

Les manifestants optèrent largement pour d’autres slogans. Presque entièrement composée de travailleurs et de soldats, sans les couches de la classe moyenne observées lors de manifestations précédentes, la foule de Petrograd défila toute la journée tel un régiment militaire devant le podium sur lequel les dirigeants soviétiques se tenaient et observaient. S’offrit alors à leur vision une succession infinie de banderoles portant des slogans bolchéviks : « À bas la guerre ! », « À bas les dix ministres capitalistes ! », « À bas la politique de l’offensive ! » et « Tout le pouvoir aux soviets ! »

La manifestation « a révélé le triomphe complet du bolchévisme au sein du prolétariat de Pétersbourg [Pétrograd] », relève Gorki dans son journal. « Le torrent de bannières et de pancartes bolchéviques n’a été traversé que de façon occasionnelle par les slogans [officiels] du Congrès », nota quant à lui l’historien Alexander Rabinowitch.

La manifestation de juin représenta un signal d’alarme tonitruant pour les partis socialistes capitalistes et pro-gouvernementaux quant à la mesure dans laquelle les masses se sont retournées contre eux. Plus encore, cette manifestation eut également un effet important sur ses propres participants. « Les masses virent que les bolchéviks étaient devenus un pouvoir, et les personnes vacillantes étaient attirées par eux », déclara Trotsky.

À partir de ce moment, le gouvernement recourut à des mesures de moins en moins démocratiques et, par-là, de plus en plus répressives pour tenter de bloquer l’influence croissante des idées bolchéviques parmi les masses.

L’offensive

« L’offensive Kerensky » fut lancée le 1er juillet (18 juin), lorsque les forces russes attaquèrent des positions austro-allemandes en Galice se situant aujourd’hui en Ukraine. Militairement, ce plan tout bonnement irréaliste visait à soulager les forces britanniques et françaises sur le front occidental jusqu’à ce que les Américains, entrés en guerre deux mois plus tôt, puissent envoyer des renforts. Kerensky, ministre « socialiste » de la guerre, montrant extérieurement beaucoup plus d’optimisme que la plupart de ses généraux, salua le début de l’offensive qu’il jugea être un « grand triomphe de la révolution ».

Ses objectifs étaient en réalité totalement contre-révolutionnaires, à la fois dans le domaine de la politique étrangère (la reprise malgré les démentis du gouvernement d’une guerre pour les annexions territoriales) et de la politique intérieure (contre la révolution, pour rétablir une machine étatique capitaliste fiable).

Kerensky et son proche allié Tsérétéli travaillèrent sur ce plan dans le secret de leurs camarades-ministres « socialistes », eux qui donnèrent ensuite leur feu vert, à l’instar de la majorité pro-gouvernementale du soviet. Les bolchéviks bataillèrent alors au sein du Congrès panrusse des Soviets, déposant une motion le premier jour afin de pousser les participants à « s’opposer immédiatement à cette attaque contre-révolutionnaire, ou à assumer franchement l’entière responsabilité de cette politique ». La motion fut rejetée.

L’offensive fut, citons Trotsky, une « aventure monstrueuse ». Celle-ci entraînera effectivement une nouvelle débâcle pour l’armée russe, avec environ 40 000 soldats tués et 20 000 blessés à la fin du mois de juillet. Le résultat confirma les avertissements des bolchéviks selon lesquels l’armée russe, désorganisée conséquemment à l’effondrement tant économique que moral, était incapable de mener de nouveaux combats. 170 000 soldats russes abandonnèrent et quittèrent le front durant l’offensive.

Au début, la censure de la presse cacha l’ampleur de la catastrophe militaire. Les rapports falsifiés offrirent une certaine protection au gouvernement pendant les « Journées de juillet » (une manifestation armée de masse à Pétrograd exigeant que les soviets prennent le pouvoir) de même que lors de leurs répercussions, durant lesquelles les bolchéviks furent faussement accusés d’avoir tenté une révolte et donc sévèrement persécutés. Alors que l’échec de l’offensive devenait un fait de plus en plus publiquement connu, Kerensky nomma l’intransigeant général Kornilov commandant en chef. Celui-ci, dans les semaines qui suivirent, mènera une véritable tentative pour renverser le gouvernement.

Évidemment, le but de l’offensive n’était autre que mobiliser le soutien nationaliste en faveur du gouvernement provisoire et, surtout, arracher le contrôle sur l’armée, freiner ses rangs rebelles et rétablir la « discipline ».

Les généraux, qui représentaient la réaction tsariste, faisaient pression pour que la garnison de Pétrograd soit dissoute et que les unités les plus politisées au front, pro-bolchévik, soient supprimées. Ils exigeaient la révision de « l’Ordre numéro 1 », promulgué immédiatement après la révolution de février, en vertu duquel toutes les unités militaires répondraient désormais au nom du Soviet et non plus au gouvernement ou au haut commandement. Ce document fut d’ailleurs qualifié par Trotsky comme « l’unique document de valeur de la Révolution de février ». Cependant, la stratégie de la contre-révolution était d’affaiblir et d’étrangler les soviets, objectif impossible à réaliser sans briser les liens qui unissaient les soldats aux soviets.

« Espion allemand »

Le lancement de l’offensive fut accompagné d’une intensification de la campagne menée contre les positions anti-guerre des bolchéviks et, de manière générale, contre les bolchéviks eux-mêmes. Les médias capitalistes, dont les journaux des partis socialistes pro-gouvernementaux se faisaient les échos, ont mené une campagne féroce visant à dépeindre les bolchéviks comme des outils du gouvernement allemand.

Ce torrent de mensonges débordera sur ses flancs après les « Journées de juillet » lors desquelles les bolchéviks furent étiquetés de « traîtres » et que Lénine fut tout particulièrement accusé d’être un « espion allemand » – ceci en utilisant comme « preuve » son exil d’Allemagne en train qui lui fit traverser ce pays pour rejoindre la Russie en avril. Ce bobard est encore utilisé cent ans plus tard par les commentateurs bourgeois, comme le démontre un article récent de l’historien Sean McMeekin parut dans le New York Times titré « Lénine était-il un agent allemand ? »

Pourtant, dans les mois qui suivirent et alors qu’octobre approchait, une partie croissante des capitalistes russes placera ses espoirs dans les armées allemandes – et, par-là, dans une défaite militaire russe – afin de mettre un terme à la révolution et les sauver de la classe ouvrière dirigée par les bolchéviks. En effet, l’opposition ferme et de principe des bolchéviks à la guerre et à l’offensive de Kerensky, faisant face à d’incroyables pressions et calomnies, finirait éventuellement par incliner une majorité écrasante de l’armée en leur faveur.

Les masses se déplacèrent de manière plus décisive encore derrière les bolchéviks en reconnaissant que la poursuite de la guerre, qui était la ligne du gouvernement, signifiait l’arrêt et le renversement de la révolution. Pour arrêter la guerre, comme l’expliquaient les bolchéviks, il fallait terminer la révolution en renversant le capitalisme à la fois en Russie et à un niveau international, en commençant par transférer le pouvoir à un gouvernement ouvrier basé sur les soviets.